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Stanescu, entre Histoire et mémoire

Il est des écrivains dont la biographie est déjà un programme esthétique. Bogdan-Alexandru Stănescu est né en 1979, à dix ans de la révolution qui allait renverser Nicolae Ceaușescu — assez près du régime pour en avoir respiré l'air lourd, assez loin pour le regarder avec la lucidité du survivant. Directeur de 2005 à 2020 de la fiction étrangère chez Polirom, la plus prestigieuse maison d'édition roumaine, il a publié Orhan Pamuk, Philip Roth, Vladimir Nabokov avant de se consacrer pleinement à l'écriture. Ce double ancrage — l'érudit cosmopolite et le témoin intime d'une histoire nationale traumatique — informe toute son œuvre romanesque. Deux de ses romans ont été traduits en français par Nicolas Cavaillès : "L'Enfance de Kaspar Hauser" (Phébus, 2021) et "Abraxas" (Gallimard, 2025). Stănescu les conçoit lui-même comme les deux premiers volets d'une « trilogie de la mémoire et de la famille », dont "Le Soleil noir" (2024) const...

Poussin et la suprématie de la peinture

Il est des convictions qui façonnent une œuvre tout entière sans jamais se formuler en traité systématique. Celle de Nicolas Poussin appartient à cette catégorie : la peinture est le premier des arts. Non pas l'un des arts, non pas un art parmi d'autres dans une harmonie fraternelle, mais le premier — celui vers lequel tous les autres tendent sans jamais l'atteindre. Cette certitude traverse sa correspondance, informe sa pratique, et éclaire d'une lumière particulière ses grandes compositions romaines. Elle mérite, quatre siècles après sa mort, qu'on lui prête une attention renouvelée. Le XVIIe siècle français hérite d'Horace le célèbre précepte ut pictura poesis : « comme la peinture, ainsi la poésie. » Dans la tradition humaniste, ce rapprochement avait servi à ennoblir la peinture en la hissant au rang des arts libéraux, en lui prêtant la dignité de la lettre. Poussin opère un retournement discret mais radical de cette hiérarchie implicite. Si la poésie peut ...

Aurore du sépulcre

Dans l’aube enclose où tremble encor la nuit, Un feu secret sous la cendre respire, Et du sépulcre où l’ombre s’ensevelit Naît un soleil que nul deuil ne peut dire. Amour, plus fort que pierre et que silence, Rompt le scellé des antiques terreurs ; Et, d’un soupir plus doux que la naissance, Éveille au jour les mortes profondeurs. Ô clair vainqueur des ténèbres mortelles, Ton pas divin trouble l’éternité ; Les cieux, muets, s’inclinent sous Tes ailes, Et l’homme en pleurs boit l’immortalité. Comme au printemps la rose encore close S’ouvre au baiser d’un zéphyr inconnu, Ainsi la chair, où la nuit se repose, Fleurit d’un Dieu par la mort revenu. Que mon esprit, en ce mystère ardent, Perde son nom pour Te mieux reconnaître, Et qu’en mon cœur, humble et toujours errant, Ta vive clarté daigne enfin renaître.

Saint Barthélémy ou la théologie de la transparence

Par sa discrétion dans les textes et la radicalité de son martyre, l'apôtre Barthélemy — identifié par la tradition à Nathanaël — dessine une figure de sainteté singulière : celle de l'homme « sans détour ». À l'heure de l'image reine et des masques sociaux, son héritage nous invite à une métaphysique du dépouillement. S’il est un apôtre qui échappe à la curiosité hagiographique, c’est bien Barthélemy. Coincé dans les listes synoptiques entre Philippe et Matthieu, il semble n’être qu’un nom, une fonction, un rouage nécessaire mais silencieux de la mécanique apostolique. Pourtant, dès que l’exégèse l’identifie au Nathanaël de l’Évangile de Jean, le personnage s’éclaire d’une lumière crue, presque éblouissante. Il devient celui que le Christ définit par une absence : l’absence de ruse. Le premier trait de Barthélemy est son scepticisme. À Philippe qui lui annonce avoir trouvé le Messie en la personne de Jésus de Nazareth, il répond par cette pointe de mépris géographiqu...

Le plus grand secret du monde

Marcel Pinsouille n'avait jamais prétendu être un grand journaliste. Correspondant pour "La Gazette du Terroir", il couvrait habituellement les foires agricoles et les inaugurations de ronds-points. Mais lorsqu'une enveloppe kraft était apparue sous sa porte, contenant une invitation gravée pour « Le Symposium des Architectes de Demain », il avait senti que son heure de gloire approchait enfin. L'adresse le mena dans un château désolé de la Creuse, dont les pierres semblaient avoir renoncé à tenir debout par simple lassitude existentielle. Un majordome au visage de poisson bouilli le fit entrer dans un hall orné de tapisseries représentant des scènes dont la symbolique lui échappait totalement – des triangles, des yeux, des pyramides inversées qui donnaient le vertige. « Vous êtes ici, déclara le majordome d'une voix de crypte, pour rejoindre l'Ordre Suprême des Illuminés du Progrès Universel. » Marcel sortit son carnet. Enfin du sérieux. « L'OSIPU con...

L'empire du code, une renaissance gnostique ?

Le XXIe siècle ne se contente pas de révolutionner nos outils ; il semble vouloir changer de métaphysique. Derrière l'apparente neutralité de l'algorithme et la fluidité des marchés financiers dématérialisés se cache une tentation que les Pères de l’Église reconnaîtraient sans peine. Ce que nous nommons « capitalisme numérique » n'est peut-être que le nom moderne de la gnose : cette hérésie qui, dès les premiers siècles, professait le mépris de la chair et la fuite hors du monde créé vers un univers de pure abstraction. Au cœur de la foi catholique réside le mystère du Verbe fait chair. L'Incarnation sanctifie la matière, le corps et le temps. À l'opposé, le capitalisme numérique opère une véritable désincarnation. Dans cet écosystème, le corps est un obstacle : il est lent, il vieillit, il est localisé. Le gnostique antique voyait dans le corps une « prison » dont l'âme devait s'échapper par la connaissance (gnosis). Le consommateur numérique, lui, cherche ...

Cioran, ou le jansénisme de l'abîme

Parmi les figures du nihilisme contemporain, Emil Cioran occupe une place singulière. Si le siècle l’a souvent rangé au rayon des sceptiques ou des esthètes de l’ennui, une lecture plus attentive, à la lumière de la Tradition, révèle un paysage intérieur bien plus tourmenté. Cioran n'est pas un athée de confort ; il est, par bien des aspects, un « janséniste en rupture de ban », un héritier de Port-Royal qui aurait perdu la clé de la Grâce pour ne garder que le verrou du Péché. Le point de contact le plus frappant entre Cioran et l’hérésie janséniste réside dans leur anthropologie commune. Pour le jansénisme radical, la nature humaine n’est pas seulement blessée, elle est intrinsèquement corrompue par la Chute. Cioran ne dit pas autre chose. Dans De l’inconvénient d’être né, il radicalise le dogme du péché originel en le transformant en une fatalité métaphysique : la naissance elle-même est la catastrophe. Là où un Pascal voyait dans la « misère de l’homme sans Dieu » un signe de s...