Articles

Le plus grand secret du monde

Marcel Pinsouille n'avait jamais prétendu être un grand journaliste. Correspondant pour "La Gazette du Terroir", il couvrait habituellement les foires agricoles et les inaugurations de ronds-points. Mais lorsqu'une enveloppe kraft était apparue sous sa porte, contenant une invitation gravée pour « Le Symposium des Architectes de Demain », il avait senti que son heure de gloire approchait enfin. L'adresse le mena dans un château désolé de la Creuse, dont les pierres semblaient avoir renoncé à tenir debout par simple lassitude existentielle. Un majordome au visage de poisson bouilli le fit entrer dans un hall orné de tapisseries représentant des scènes dont la symbolique lui échappait totalement – des triangles, des yeux, des pyramides inversées qui donnaient le vertige. « Vous êtes ici, déclara le majordome d'une voix de crypte, pour rejoindre l'Ordre Suprême des Illuminés du Progrès Universel. » Marcel sortit son carnet. Enfin du sérieux. « L'OSIPU con...

L'empire du code, une renaissance gnostique ?

Le XXIe siècle ne se contente pas de révolutionner nos outils ; il semble vouloir changer de métaphysique. Derrière l'apparente neutralité de l'algorithme et la fluidité des marchés financiers dématérialisés se cache une tentation que les Pères de l’Église reconnaîtraient sans peine. Ce que nous nommons « capitalisme numérique » n'est peut-être que le nom moderne de la gnose : cette hérésie qui, dès les premiers siècles, professait le mépris de la chair et la fuite hors du monde créé vers un univers de pure abstraction. Au cœur de la foi catholique réside le mystère du Verbe fait chair. L'Incarnation sanctifie la matière, le corps et le temps. À l'opposé, le capitalisme numérique opère une véritable désincarnation. Dans cet écosystème, le corps est un obstacle : il est lent, il vieillit, il est localisé. Le gnostique antique voyait dans le corps une « prison » dont l'âme devait s'échapper par la connaissance (gnosis). Le consommateur numérique, lui, cherche ...

Cioran, ou le jansénisme de l'abîme

Parmi les figures du nihilisme contemporain, Emil Cioran occupe une place singulière. Si le siècle l’a souvent rangé au rayon des sceptiques ou des esthètes de l’ennui, une lecture plus attentive, à la lumière de la Tradition, révèle un paysage intérieur bien plus tourmenté. Cioran n'est pas un athée de confort ; il est, par bien des aspects, un « janséniste en rupture de ban », un héritier de Port-Royal qui aurait perdu la clé de la Grâce pour ne garder que le verrou du Péché. Le point de contact le plus frappant entre Cioran et l’hérésie janséniste réside dans leur anthropologie commune. Pour le jansénisme radical, la nature humaine n’est pas seulement blessée, elle est intrinsèquement corrompue par la Chute. Cioran ne dit pas autre chose. Dans De l’inconvénient d’être né, il radicalise le dogme du péché originel en le transformant en une fatalité métaphysique : la naissance elle-même est la catastrophe. Là où un Pascal voyait dans la « misère de l’homme sans Dieu » un signe de s...

Le plus riche des mendiants

Chaque matin, à l’angle de la rue des Changes et du boulevard Saint‑Martin, un mendiant s’installait avant l’aube. Il posait soigneusement un carton plié en deux, un gobelet ébréché, et une couverture trop fine pour la saison. Sa barbe grise semblait négligée, mais elle était taillée avec une précision étrange, presque cérémonielle. Ses yeux, d’un bleu lavé, observaient le monde avec une attention calme, comme s’il évaluait chaque passant selon un barème invisible. On l’appelait simplement le Vieux. Personne ne savait d’où il venait. Il parlait peu, remerciait toujours, refusait parfois l’aumône sans explication. Les commerçants l’ignoraient, les cadres pressés l’évitaient, les étudiants le romantisaient. Il faisait partie du décor, une fissure humaine dans la façade prospère de la ville. Pourtant, certains détails troublaient. Un matin, un homme en costume s’arrêta brièvement devant lui. Ils échangèrent deux phrases à voix basse. Le cadre repartit livide, comme s’il venait de recevoir...

Le temple sans ciel

Quand les dieux se turent, las d’un monde infidèle, Le Nombre fut sacré dans un temple sans ciel. L’homme, ivre de lui-même et de sa propre voix, Couronna son reflet et l’appela sa loi. Il dit : « Je suis le juge, et je suis la balance », Et pesa le réel à l’aune de l’errance. Le vrai fut condamné pour excès de hauteur, Le faux régna couvert des lauriers du flatteur. Le vote remplaça l’éclair de la sentence, Le sondage devint l’oracle en décadence. Nul péché, nul abîme, et nul appel plus haut : La chute se fit douce, et lente, et sans sanglots. Alors naquit la Peur, impératrice obscure, Qui vendit la servitude au prix de la blessure. La foule élut la Bête en croyant se choisir, Et signa son destin d’un sourire de plaisir.

Sermon contre la démocratie

La démocratie n’est pas un régime politique. C’est une théologie dégénérée. Elle a son dogme : la souveraineté du peuple. Son sacrement : le vote. Son clergé : les experts, les journalistes, les juges. Son péché originel : refuser toute transcendance. Car la démocratie commence là où Dieu est chassé. Non pas toujours le Dieu des autels — mais toute idée d’un ordre supérieur, d’une vérité qui précède l’homme, d’une loi qui ne se négocie pas. Dans la démocratie, il n’existe plus de Bien : seulement des majorités. Il n’existe plus de Vérité : seulement des opinions. Il n’existe plus de Loi : seulement des procédures. Ce que la théologie appelait la Loi divine, la démocratie l’appelle valeurs républicaines — c’est-à-dire des commandements sans ciel, des interdits sans fondement, des normes sans juge ultime. Tout est révocable, tout est réévaluable, tout est soluble dans le bulletin de vote. La démocratie proclame : la voix du peuple est la voix de Dieu. C’est le blasphème fondateur. Car le...

Alexandre, ou la fatigue des dieux

Alexandre ne mourut point à Babylone. La fièvre, qui devait selon les devins consumer sa jeunesse comme un flambeau trop vif, se retira lentement, humiliée, laissant derrière elle un corps amaigri mais un esprit plus sombre encore. À son réveil, le conquérant comprit que les dieux l’avaient laissé vivre non par faveur, mais par exigence. Il y lut un commandement silencieux : achever ce qui avait été commencé, jusqu’à l’épuisement du monde. Il avait alors trente-trois ans, âge funeste où l’homme cesse d’être promesse pour devenir nécessité. Son regard, autrefois ivre d’azur, s’était durci. La gloire ne l’ivrait plus ; elle l’accablait. Il savait désormais que la conquête n’était pas une ascension, mais une pesanteur. Il fit rassembler ses stratèges, congédia les flatteurs et conserva les vieillards. Les jeunes hommes rêvent d’avenir ; les anciens connaissent la fin. Alexandre ne voulait plus de rêves. Il franchit l’Indus comme on traverse un seuil métaphysique. L’Inde ne se laissa point...