Cioran et Nietzsche : la fraternité du gouffre
Il y a des influences qui ressemblent à des maladies : on les contracte tôt, on croit les avoir vaincues, et elles ressurgissent, transformées, jusqu'à la fin. Nietzsche fut cette maladie pour Cioran. Lecteur adolescent du philosophe de Sils-Maria, le jeune Roumain y trouva moins un système qu'une fièvre — une manière de penser à même le corps, contre les idoles, contre la tiédeur. Toute son œuvre ultérieure peut se lire comme une conversation ininterrompue avec ce père spirituel qu'il n'a cessé, simultanément, d'aimer et de trahir. Car Cioran n'est pas un disciple. Il est ce cas plus rare et plus intéressant : un lecteur qui a pris l'autre au sérieux jusqu'à en retourner les armes contre lui. Le geste nietzschéen fondamental est un "oui". Dans le "Crépuscule des idoles", la formule est devenue un lieu commun, mais elle garde sa violence : la souffrance qui ne détruit pas fortifie. Chez Nietzsche, l'épreuve, le malheur, la maladie...