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Dantec ou le catholicisme nietzschéen

Interrogé sur la trajectoire de Maurice G. Dantec, Michel Houellebecq résumait récemment le problème en une formule lapidaire : être à la fois nietzschéen et chrétien lui semble incohérent, mais il l'admet. Ce constat, venant d'un romancier peu suspect de complaisance envers les systèmes de pensée bricolés, mérite d'être pris au sérieux — non comme un verdict d'échec, mais comme l'énoncé du problème même que l'œuvre de Dantec se donne pour tâche de résoudre. Car si l'on suit le trajet qui va de "Les Racines du mal" (1995) au cycle inachevé de "Liber Mundi", en passant par les trois volumes du "Théâtre des opérations", on n'assiste pas à une conversion qui effacerait un nietzschéisme de jeunesse au profit d'un catholicisme de la maturité. On assiste plutôt à la construction patiente d'un dispositif où Nietzsche et Rome cessent de s'exclure pour devenir les deux faces d'une même guerre contre le nihilisme conte...

Saint Thomas d'Aquin contre Meillassoux

« Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport », Aristote, "Métaphysique", Γ, 3, 1005b 19-20 La philosophie française contemporaine n'a guère produit d'entreprise spéculative aussi audacieuse — ni, à nos yeux, aussi périlleuse — que celle de Quentin Meillassoux. Dans son essai majeur "Après la finitude" (2006), ce disciple de Badiou prétend rien moins que ressusciter la métaphysique après Kant, mais en lui faisant subir une transformation radicale : là où la tradition classique affirmait l'être nécessaire comme fondement de toute réalité contingente, Meillassoux érige la contingence elle-même en nécessité absolue. Le principe de factualité, qu'il substitue au principe de raison suffisante, pose que tout ce qui est peut ne pas être, et cela non comme limitation épistémique de notre intelligence, mais comme propriété ontologique fondamentale de l'être en tant qu...

Les Guelfes, le nominalisme et l'Empire

Depuis le milieu du XIe siècle, une célèbre dispute déchire à la fois les écoles et les chancelleries : la querelle des Universaux dans les cloîtres et les facultés d'un côté ; la querelle des Investitures entre le Sacerdoce et l'Empire de l'autre. Qui comprend l'une comprend l'autre, car elles procèdent d'une racine unique : la question de savoir si l'universel précède le particulier, si l'ordre transcendant commande l'ordre contingent, si l'unité spirituelle de l'Église fonde ou non sa supériorité sur la multiplicité des pouvoirs temporels. Notre thèse est simple : le nominalisme est la philosophie de l'Empire. En niant la réalité des universaux, en réduisant les "universalia" à de simples souffles de voix ("voces"), le nominalisme dissout le fondement métaphysique de l'autorité pontificale et prépare intellectuellement la prétention impériale de nommer les évêques. Inversement, la cause guelfienne ne peut se fon...

Nicolas Poussin, philosophe

Nicolas Poussin (1594–1665) est ordinairement célébré comme le fondateur du classicisme français. On le lit moins souvent comme un philosophe à part entière. Pourtant ses lettres, sa fréquentation assidue des cercles humanistes romains, et surtout la progression interne de son œuvre peint attestent d'une pensée cohérente : un stoïcisme de l'âme, un naturalisme panthéiste du cosmos, et une théorie de la peinture comme discours rationnel adressé à l'intellect. Cet article reconstitue les trois piliers de cette philosophie à travers ses écrits et ses tableaux. La fortune critique a longtemps enfermé Poussin dans le seul registre de la beauté formelle : équilibre des masses, noblesse des figures, harmonie des coloris. Cette lecture esthétisante, héritée des querelles académiques du XVIIe siècle, a occulté l'essentiel : Poussin était un lecteur, un correspondant, un homme de cabinet autant que d'atelier. Installé à Rome dès 1624, il fréquente le cercle de Cassiano dal Po...

Stanescu, entre Histoire et mémoire

Il est des écrivains dont la biographie est déjà un programme esthétique. Bogdan-Alexandru Stănescu est né en 1979, à dix ans de la révolution qui allait renverser Nicolae Ceaușescu — assez près du régime pour en avoir respiré l'air lourd, assez loin pour le regarder avec la lucidité du survivant. Directeur de 2005 à 2020 de la fiction étrangère chez Polirom, la plus prestigieuse maison d'édition roumaine, il a publié Orhan Pamuk, Philip Roth, Vladimir Nabokov avant de se consacrer pleinement à l'écriture. Ce double ancrage — l'érudit cosmopolite et le témoin intime d'une histoire nationale traumatique — informe toute son œuvre romanesque. Deux de ses romans ont été traduits en français par Nicolas Cavaillès : "L'Enfance de Kaspar Hauser" (Phébus, 2021) et "Abraxas" (Gallimard, 2025). Stănescu les conçoit lui-même comme les deux premiers volets d'une « trilogie de la mémoire et de la famille », dont "Le Soleil noir" (2024) const...

Poussin et la suprématie de la peinture

Il est des convictions qui façonnent une œuvre tout entière sans jamais se formuler en traité systématique. Celle de Nicolas Poussin appartient à cette catégorie : la peinture est le premier des arts. Non pas l'un des arts, non pas un art parmi d'autres dans une harmonie fraternelle, mais le premier — celui vers lequel tous les autres tendent sans jamais l'atteindre. Cette certitude traverse sa correspondance, informe sa pratique, et éclaire d'une lumière particulière ses grandes compositions romaines. Elle mérite, quatre siècles après sa mort, qu'on lui prête une attention renouvelée. Le XVIIe siècle français hérite d'Horace le célèbre précepte ut pictura poesis : « comme la peinture, ainsi la poésie. » Dans la tradition humaniste, ce rapprochement avait servi à ennoblir la peinture en la hissant au rang des arts libéraux, en lui prêtant la dignité de la lettre. Poussin opère un retournement discret mais radical de cette hiérarchie implicite. Si la poésie peut ...

Aurore du sépulcre

Dans l’aube enclose où tremble encor la nuit, Un feu secret sous la cendre respire, Et du sépulcre où l’ombre s’ensevelit Naît un soleil que nul deuil ne peut dire. Amour, plus fort que pierre et que silence, Rompt le scellé des antiques terreurs ; Et, d’un soupir plus doux que la naissance, Éveille au jour les mortes profondeurs. Ô clair vainqueur des ténèbres mortelles, Ton pas divin trouble l’éternité ; Les cieux, muets, s’inclinent sous Tes ailes, Et l’homme en pleurs boit l’immortalité. Comme au printemps la rose encore close S’ouvre au baiser d’un zéphyr inconnu, Ainsi la chair, où la nuit se repose, Fleurit d’un Dieu par la mort revenu. Que mon esprit, en ce mystère ardent, Perde son nom pour Te mieux reconnaître, Et qu’en mon cœur, humble et toujours errant, Ta vive clarté daigne enfin renaître.