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Les égarements du cœur et de la situationship

« Situationship » est un mot de notre époque : il désigne une liaison qui se vit sans jamais se nommer, un attachement réel mais volontairement soustrait à toute déclaration, à tout statut, à tout engagement formel. On pourrait croire ce phénomène propre à la culture numérique contemporaine, à ses applications de rencontre et à sa peur contractuelle du lien. Nous voudrions montrer, au contraire, qu'il possède une généalogie précise dans la littérature française du XVIIIe siècle, où le refus de nommer la relation — de la faire passer du non-dit à l'aveu, du jeu au contrat — constitue l'un des ressorts les plus constants du roman et du théâtre. L'anachronisme du terme importe moins que la structure qu'il désigne : une intimité entretenue précisément par l'absence de définition, où nommer la chose serait déjà la perdre. Le théâtre de Marivaux a donné son nom à une pratique de langage — le « marivaudage » — que le Dictionnaire de l'Académie française définit com...

L'érotisme et son contraire

On croit souvent que la pornographie et l'érotisme forment un continuum, une même matière graduée selon son degré d'explicité — la seconde étant une version pudique, allusive, « raffinée » de la première. Cette gradation est une erreur de perspective. Elle suppose que les deux relèvent d'une même logique — montrer le corps, le désir, l'acte — et qu'elles ne diffèrent que par la retenue. Nous voudrions défendre la thèse inverse : pornographie et érotisme ne sont pas deux points sur une même échelle, mais deux régimes opposés de la représentation, fondés sur deux rapports radicalement différents au manque. La pornographie est un régime du "tout donné" ; l'érotisme, un régime de l'écart maintenu. Et c'est cet écart — non l'objet qu'il sépare de nous — qui constitue l'essence même du désir. Le philosophe et critique Jean Baudrillard a proposé, dans "De la séduction", une distinction utile entre l'obscène et le séduisant. L...

Galliano en terrasse

Il y a des événements mineurs qui, rétrospectivement, apparaissent comme des charnières. La scène est connue : dans la nuit du 24 février 2011, John Galliano, alors directeur artistique de la maison Dior depuis quinze ans, est expulsé par la police d'un bar du Marais, La Perle, après une altercation avec un couple de clients. Quelques jours plus tard, une seconde séquence, filmée par un téléphone portable lors d'un incident antérieur dans le même établissement, est mise en ligne par le tabloïd britannique "The Sun" : on y voit le couturier, visiblement ivre, tenir des propos antisémites. La vidéo circule en quelques heures dans le monde entier. Le 1er mars, Dior annonce la procédure de licenciement ; le communiqué de son président, Sidney Toledano, use d'un mot qui fera date : il évoque le caractère « odieux » du comportement de son directeur artistique. Natalie Portman, égérie du parfum de la maison, rompt publiquement avec lui en se disant « choquée et dégoûtée ...

Paranoïa exotique

Il descendit du train de nuit à la Gare du Nord un lundi de septembre. Vingt-deux ans, un sac à dos trop lourd pour ce qu’il contenait, une valise presque vide. Derrière lui, une petite ville de province où les rues se vidaient à vingt-deux heures et où l’on connaissait encore le nom des voisins. Devant lui, Paris.   Il était venu pour étudier la philosophie. Kant, Hegel, Heidegger. Les grands systèmes. Les questions essentielles. Il s’était imaginé des amphithéâtres silencieux, des bibliothèques aux plafonds hauts, des conversations dans des cafés au zinc usé.   La première nuit, il ne dormit pas. La chambre de bonne sous les toits sentait la poussière et le chauffage trop sec. Par la lucarne, il voyait des toits et des antennes. Quelque chose en lui restait en alerte, sans qu’il sache encore pourquoi. Les premiers jours, il se perdit volontairement. Il voulait comprendre la ville. Les boulevards, les passages, les stations de métro aux noms familiers. Très vite, po...

Cioran et Nietzsche : la fraternité du gouffre

Il y a des influences qui ressemblent à des maladies : on les contracte tôt, on croit les avoir vaincues, et elles ressurgissent, transformées, jusqu'à la fin. Nietzsche fut cette maladie pour Cioran. Lecteur adolescent du philosophe de Sils-Maria, le jeune Roumain y trouva moins un système qu'une fièvre — une manière de penser à même le corps, contre les idoles, contre la tiédeur. Toute son œuvre ultérieure peut se lire comme une conversation ininterrompue avec ce père spirituel qu'il n'a cessé, simultanément, d'aimer et de trahir. Car Cioran n'est pas un disciple. Il est ce cas plus rare et plus intéressant : un lecteur qui a pris l'autre au sérieux jusqu'à en retourner les armes contre lui. Le geste nietzschéen fondamental est un "oui". Dans le "Crépuscule des idoles", la formule est devenue un lieu commun, mais elle garde sa violence : la souffrance qui ne détruit pas fortifie. Chez Nietzsche, l'épreuve, le malheur, la maladie...

Brat culture, essai (5)

Pour Bataille, l'érotisme n'est pas affaire de sexe mais de dépense improductive — cette part maudite que l'être humain doit brûler sans retour, hors de toute logique utilitaire. Sous cet angle, l'univers de Brat (2024) offre un terrain d'analyse saisissant. Le vert acide, la typographie brute jetée sur la pochette, le club comme espace central : tout cela relève d'une esthétique de la transgression contrôlée. Charli XCX ne vend pas un produit lisse ; elle met en scène le débordement, la sueur, la cigarette, l'ivresse, la fatigue du corps qui danse jusqu'à l'épuisement — soit très exactement ce que Bataille appelle la souveraineté, ce moment où l'individu cesse de calculer et se perd dans l'instant. Le concept de continuité — cette fusion des êtres discontinus que seule la violence de la fête, du sacrifice ou de l'extase permet d'atteindre — trouve un écho dans le dancefloor tel que Charli XCX le célèbre : un lieu où les identités ind...

Brat culture, essai (4)

Il est rare qu'un album pop devienne un objet d'étude dans les revues de management. C'est pourtant ce qui s'est produit avec Brat, sixième album de Charli XCX sorti en juin 2024. Pour les professionnels du marketing, le succès de "Brat" démontre que le public se connecte plus profondément à une identité de marque qui fonctionne comme une esthétique en soi plutôt que comme un simple produit. Cet article propose de montrer, à travers cet exemple, que Charli XCX ne s'est pas contentée de produire un bon album : elle a orchestré une opération de branding d'une rigueur digne des plus grandes entreprises. Plutôt que de laisser le concept émerger après coup, Charli XCX a construit une identité de marque cohérente en fixant les lignes directrices de "Brat" avant même l'enregistrement de l'album, chaque décision artistique étant prise pour bousculer délibérément les codes établis. Sur le plan économique, c'est l'inverse d'une appr...