Cioran, ou le jansénisme de l'abîme

Parmi les figures du nihilisme contemporain, Emil Cioran occupe une place singulière. Si le siècle l’a souvent rangé au rayon des sceptiques ou des esthètes de l’ennui, une lecture plus attentive, à la lumière de la Tradition, révèle un paysage intérieur bien plus tourmenté. Cioran n'est pas un athée de confort ; il est, par bien des aspects, un « janséniste en rupture de ban », un héritier de Port-Royal qui aurait perdu la clé de la Grâce pour ne garder que le verrou du Péché.


Le point de contact le plus frappant entre Cioran et l’hérésie janséniste réside dans leur anthropologie commune. Pour le jansénisme radical, la nature humaine n’est pas seulement blessée, elle est intrinsèquement corrompue par la Chute. Cioran ne dit pas autre chose. Dans De l’inconvénient d’être né, il radicalise le dogme du péché originel en le transformant en une fatalité métaphysique : la naissance elle-même est la catastrophe.

Là où un Pascal voyait dans la « misère de l’homme sans Dieu » un signe de sa grandeur passée, Cioran s’installe dans cette misère comme dans une demeure définitive. Il partage avec les « Messieurs de Port-Royal » cette obsession de la concupiscence et de la vanité des divertissements mondains. Cependant, chez lui, la dénonciation du monde ne débouche pas sur l'adoration, mais sur une amertume stérile. Il est un janséniste qui aurait lu saint Augustin avec une ferveur noire, refusant de voir dans la Création la moindre trace du Logos.


Le jansénisme est, par excellence, la théologie du Deus absconditus (le Dieu caché). Un Dieu souverain, lointain, dont les décrets sont impénétrables et la grâce, rare. Cioran pousse cette logique jusqu'à son terme hérétique : le Dieu caché devient le Dieu absent, ou pire, le Dieu malveillant (le Démiurge).

Si le janséniste tremble devant l'incertitude de son salut, Cioran, lui, s'insurge contre l'impossibilité de la rédemption. Il y a chez lui une forme de libido sciendi inversée : il veut explorer le vide laissé par Dieu avec la même rigueur ascétique qu'un solitaire de Port-Royal s'imposait pour s'approcher du divin. Son style même — l’aphorisme — est une forme d’ascèse. C’est une écriture dénuée de gras, une langue de cilice qui cherche à châtier l’orgueil de la pensée par la brièveté du couperet.


L’hérésie de Cioran est celle d'un homme qui possède le tempérament du saint mais refuse la foi. Il est ce « mystique sans Dieu » dont parlait Gabriel Marcel. Le jansénisme, en insistant lourdement sur la prédestination et l'impuissance de la volonté humaine face à la grâce, a parfois frôlé le fatalisme. Cioran franchit le pas. Pour lui, nous sommes tous des « réprouvés » dès le premier cri.

Mais cette réprobation n'est pas vécue dans l'humilité, mais dans une sorte d'orgueil lucide. Cioran est un janséniste qui aurait choisi le camp de la révolte plutôt que celui de la soumission. Il refuse la médiation de l'Église et des sacrements, préférant son tête-à-tête avec le néant. En cela, il incarne la dérive ultime d'une pensée qui, à force de vouloir souligner la transcendance absolue de Dieu et la bassesse humaine, finit par couper tout pont entre les deux.


Relire Cioran comme un janséniste hérétique, c’est comprendre que le nihilisme moderne est souvent une religion qui a mal tourné. Il nous rappelle, par l'absurde, que sans l'Espérance et la certitude de la Résurrection, la lucidité sur notre condition de pécheur ne conduit qu'à la décomposition de l'âme. Cioran est le miroir de ce que devient une spiritualité de la croix lorsqu'on en retire le Christ : un cri dans la nuit, élégant certes, mais désespérément seul.




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