La vie insistante


Simon K., poète maudit par vocation et par négligence, décida un mardi matin qu’il était temps de se suicider. Il le décida avec sérieux, après le café, mais avant de lire le courrier, car le courrier le rendait nerveux.
Il vivait dans une chambre meublée qui sentait la chaussette humide et la littérature invendue. Ses poèmes, refusés avec constance par toutes les revues connues et inconnues, s’empilaient dans une boîte à chaussures marquée « Divers ». Simon avait songé à écrire « Chef-d’œuvre », mais il était superstitieux.
Il se leva, résolu, mais glissa sur un sonnet libre et se cogna le genou contre la table. La douleur fut vive, très vivante. Il s’assit, grimaçant.
— D’accord, murmura-t-il. Pas tout de suite.
Il nota l’incident dans un carnet : Premier empêchement. Le monde résiste.

Le lendemain, Simon tenta à nouveau d’en finir, mais il fut interrompu par le facteur. Celui-ci, un homme jovial qui ne lisait jamais de poésie mais respectait les gens maigres, lui tendit une lettre.
— Recommandé. Signature ici.
Simon signa. La lettre venait d’une obscure association littéraire provinciale. Nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes finaliste du Prix Éphémère de la Poésie Contemporaine.
Simon resta immobile. Finaliste. Pas lauréat, bien sûr — il n’était pas fou — mais finaliste. Cela exigeait, pensait-il, un minimum de survie.
— Vous avez de la chance, dit le facteur. Moi, je n’ai jamais été finaliste de rien.
Simon referma la porte, confus, et écrivit dans son carnet : Deuxième empêchement. La reconnaissance arrive toujours trop tard.

Le soir même, Simon tenta de disparaître spirituellement, ce qui lui semblait plus élégant. Il s’allongea, ferma les yeux, récita ses vers les plus désespérés. Rien ne se passa.
Au lieu de la mort, il eut une révélation mineure : il avait oublié de payer le gaz. Le propriétaire monta aussitôt, furieux, accompagné d’un plombier philosophe.
— Vous savez, dit le plombier, mourir, c’est comme une mauvaise canalisation. Faut pas forcer.
Simon le regarda, bouleversé. Même la métaphysique semblait liguée contre lui.
Cette nuit-là, il rêva qu’il se pendait à un arbre qui se transformait en critique littéraire et lui disait : « Trop démonstratif. »

Alors qu’il avait presque réussi à se laisser mourir d’ennui, sa voisine frappa à la porte. Elle s’appelait Clara, jouait faux du violon et croyait au potentiel des gens inutiles.
— J’ai lu tes poèmes, dit-elle. Ils sont… nécessaires.
Simon eut une réaction physique inattendue : il sourit. Horrifié, il tenta de reprendre son air tragique, mais le sourire persista, comme une verrue morale.
Clara lui proposa du thé. Puis un concert. Puis une vie médiocre mais habitée.
Simon écrivit : Quatrième empêchement. Le monde insiste.

Des années passèrent. Simon n’arriva jamais à se suicider. À chaque tentative, un obstacle banal surgissait : un chat affamé, une invitation, une phrase à écrire.
Il publia un recueil intitulé L’Impossibilité de mourir, qui connut un succès modeste mais durable. On le qualifia de « poète de la persévérance involontaire ».
Un jour, vieux, entouré de livres mal rangés et de regrets polis, il mourut naturellement, ce qui le mit très en colère.
Sur sa tombe, Clara fit graver cette épitaphe :
Il voulait mourir jeune.
Il a vécu malgré lui.
C’est peut-être cela, la poésie. 

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