Le plus grand secret du monde
Marcel Pinsouille n'avait jamais prétendu être un grand journaliste. Correspondant pour "La Gazette du Terroir", il couvrait habituellement les foires agricoles et les inaugurations de ronds-points. Mais lorsqu'une enveloppe kraft était apparue sous sa porte, contenant une invitation gravée pour « Le Symposium des Architectes de Demain », il avait senti que son heure de gloire approchait enfin.
L'adresse le mena dans un château désolé de la Creuse, dont les pierres semblaient avoir renoncé à tenir debout par simple lassitude existentielle. Un majordome au visage de poisson bouilli le fit entrer dans un hall orné de tapisseries représentant des scènes dont la symbolique lui échappait totalement – des triangles, des yeux, des pyramides inversées qui donnaient le vertige.
« Vous êtes ici, déclara le majordome d'une voix de crypte, pour rejoindre l'Ordre Suprême des Illuminés du Progrès Universel. »
Marcel sortit son carnet. Enfin du sérieux.
« L'OSIPU contrôle les destinées du monde depuis 1743, continua le majordome. Nous décidons des guerres, des famines, des modes vestimentaires et du prix du pain. »
« Fascinant, dit Marcel en griffonnant. Et comment devient-on membre ? »
Le majordome le toisa avec une suspicion polie. « En prouvant que vous possédez... les qualités requises. »
L'examen d'entrée se révéla déconcertant. On présenta à Marcel une série de problèmes mathématiques simples. Nerveux, il se trompa dans toutes les réponses, affirmant que 2+2 faisait 5 et que la racine carrée de 16 était « probablement du lilas ».
Trois examinateurs en robe violette échangèrent des regards enthousiastes.
« Remarquable, murmura l'un d'eux. Il a transcendé la logique cartésienne. »
« Une intelligence qui refuse les chaînes du rationnel ! » s'extasia un autre.
On lui demanda ensuite de résoudre un problème de géopolitique : que faire face à une crise au Moyen-Orient ? Marcel, qui pensait encore à son déjeuner, répondit : « Envoyer des clowns. Les gens aiment les clowns. »
Ce fut le triomphe. On l'applaudit debout.
« La naïveté prophétique ! Le génie de la simplicité ! » s'écrièrent les examinateurs.
En trois semaines, Marcel grimpa les échelons de l'OSIPU avec une facilité stupéfiante. Plus il disait de bêtises, plus on l'admirait. Lorsqu'il suggéra de résoudre la faim dans le monde en « demandant gentiment aux gens d'avoir moins faim », il fut nommé Grand Pontife des Stratégies Humanitaires.
Il commençait à comprendre le système.
Son ascension le mena enfin aux portes du Saint des Saints, le bureau du Suprême Maître Absolu, celui dont même le nom était trop sacré pour être prononcé correctement (on l'appelait « Celui-Qui-Mmmph »).
La salle du trône était une cathédrale de mauvais goût : lustres en or massif, moquette rouge sang, murs tapissés de miroirs qui démultipliaient l'horreur décorative à l'infini. Et là, sur un trône de velours cramoisi surélevé de quinze marches, trônait l'être suprême.
Marcel écarquilla les yeux.
Le Suprême Maître était un homme d'une cinquantaine d'années, bedonnant, vêtu d'une couche-culotte ornée de symboles ésotériques. Il suçait une tétine en or massif et serrait contre lui un doudou en forme de globe terrestre.
« Areuh ! » fit le Maître en voyant Marcel.
« Majesté Cosmique, traduisit un conseiller obséquieux, daigne vous accorder son attention sacrée. »
Le Maître agita ses mains potelées, renversa un gobelet de jus de fruits sur ses cartes du monde, puis se mit à pleurer.
« Le Grand Dessein est contrarié ! » s'écria le conseiller. « Apportez le hochet de la Destinée Manifeste ! »
On agita devant le Maître un hochet incrusté de diamants. Il se calma, bavant légèrement.
Marcel, abasourdi, comprit enfin l'horrible vérité : plus on montait dans l'organisation, plus l'infantilisme était valorisé comme sagesse transcendante.
Les semaines suivantes révélèrent à Marcel les rouages de cette mécanique démente. L'OSIPU comptait des milliers de membres répartis en 247 grades, chacun plus ridicule que le précédent.
Les réunions du Conseil Suprême étaient des spectacles de chaos organisé. Le Suprême Maître présidait depuis sa chaise haute, lançant occasionnellement sa purée de carottes bio sur ceux qui osaient proposer des idées cohérentes.
« La Russie menace d'envahir ses voisins, que faisons-nous ? » demanda un Grand Stratège.
« Prout ! » répondit le Maître en se tapant le ventre.
« Brillant ! s'extasia l'assemblée. La diplomatie du silence digestif ! »
« Et l'inflation galopante en Europe ? »
Le Maître se mit à empiler des cubes en bois.
« La construction métaphorique d'une nouvelle économie ! Génie ! »
Marcel découvrit que toutes les décisions mondiales de ces cinquante dernières années avaient été prises sur cette base. La crise des subprimes ? Le Maître avait fait tomber sa tour de cubes. Le Covid ? Il avait éternué violemment. La mode des chemises à carreaux dans les années 90 ? Il avait vomi sur la proposition de chemises unies.
L'organisation fonctionnait sur un principe simple : plus vous étiez incapable de pensée rationnelle, plus vous étiez considéré comme un visionnaire. Les idiots de base formaient les troupes. Les crétins confirmés devenaient cadres. Les imbéciles accomplis accédaient aux postes de direction. Et au sommet, le néant absolu de l'intelligence.
« C'est un système parfait, expliqua à Marcel un Archidiacre de la Vacuité Céleste. Les gens intelligents se posent trop de questions, ont des doutes, des scrupules. Mais un véritable débile ? Il agit avec une confiance totale. C'est cette certitude qui dirige le monde. »
Marcel avait son histoire. Le scoop du millénaire. Il prit des photos, enregistra des conversations, accumula les preuves. Le monde devait savoir que son destin était entre les mains d'un attardé mental en couches qui gouvernait par caprice et flatulence.
Il rentra à Paris, fonça à la rédaction de "La Gazette du Terroir", déposa son dossier explosif sur le bureau du rédacteur en chef.
Monsieur Bertholin feuilleta les documents, examina les photos du Suprême Maître bavant sur ses plans de domination mondiale, écouta les enregistrements des réunions démente.
Puis il leva les yeux vers Marcel avec une expression étrange.
« Excellent travail, Pinsouille. Vraiment excellent. »
Il décrocha son téléphone. « Allô ? Oui, c'est Bertholin. Nous avons un problème. Envoyez quelqu'un. »
Marcel sentit son sang se glacer. « Chef ? »
Bertholin soupira en ouvrant un tiroir. Il en sortit une robe violette de l'OSIPU.
« Vous comprenez, Marcel, que nous ne pouvons pas publier cela. "La Gazette" est financée par l'Ordre depuis 1847. Comme tous les journaux, d'ailleurs. Comme toutes les institutions. »
Il enfila sa robe cérémonielle.
« Vous avez fait preuve d'une bêtise remarquable en croyant pouvoir infiltrer l'OSIPU sans qu'on le sache. C'est très prometteur. Le Conseil a été impressionné par votre naïveté. Ils veulent vous rencontrer. »
La porte s'ouvrit. Deux gardes en couches dorées entrèrent.
« Non ! hurla Marcel. Je ne suis pas stupide ! Je suis même plutôt malin ! J'ai percé votre secret ! »
Bertholin secoua la tête avec tristesse. « C'est exactement ce que dirait quelqu'un d'assez bête pour ne pas comprendre qu'il n'y a pas d'issue. Messieurs, emmenez notre futur Grand Chancelier de l'Insignifiance. »
Six mois plus tard, Marcel Pinsouille fut nommé Vice-Suprême Maître Adjoint de l'OSIPU. Il portait désormais une couche ornée de symboles runiques et présidait les réunions en suçant son pouce.
Le monde continuait de tourner, dirigé par des idiots, pour des idiots, dans une harmonie parfaite d'imbécillité cosmique.
Et quelque part, dans un bureau de la Creuse, on archivait son dossier d'investigation avec tous les autres – des milliers de rapports identiques, écrits par des journalistes qui avaient cru pouvoir révéler la vérité.
Car la plus grande ruse de l'OSIPU n'était pas de se cacher.
C'était que personne ne croirait jamais qu'on pouvait être aussi con et diriger le monde en même temps.