L'Exil, roman (132)



Et comme il arrive souvent, dans ces instants où l’âme, se détachant de son malheur immédiat, entrevoit dans le miroitement du temps une perspective plus vaste qu’elle-même, je sentis se lever en moi — comme une marée secrète dont nul vent extérieur ne semblait être la cause — la conviction que ce que j’avais cru être ma perte contenait, sous une forme que je n’avais pas encore su discerner, ma sauvegarde et peut-être même ma gloire. Car si Rome m’était désormais interdite, si ma voix n’y résonnerait plus aux oreilles des vivants, n’étais-je pas déjà, par l’effet paradoxal de ce silence imposé, en train de parler à d’autres auditeurs, plus éloignés mais plus durables, dont les oreilles ne sont pas celles des hommes présents, mais celles des siècles à venir ?

Je compris alors, avec une netteté foudroyante, que mes poèmes, ces vers que j’avais tantôt composés comme des jeux, tantôt comme des plaintes, tantôt comme des prières, étaient devenus, sans que je l’eusse prévu, la seule barque véritable, plus fidèle que celle que la tempête avait brisée, qui me reconduirait non pas à Rome mais au-delà de Rome, à cette postérité invisible où, quand les palais seront écroulés, quand les triomphes seront tombés dans l’oubli, mes métamorphoses continueront de se changer en images, et ces images en d’autres images, engendrant un monde toujours recommencé.

Et je me disais, dans un vertige où l’orgueil se mêlait à la ferveur, que peut-être c’était là le sens ultime de l’exil : non pas de me punir, mais de m’arracher à la contingence d’une gloire fragile, soumise aux caprices d’un Empereur ou aux murmures d’un Sénat, pour me livrer à la dure, à l’implacable, mais à l’éternelle approbation du temps. Ainsi, chaque larme que je versais ici devenait une encre plus indélébile, chaque humiliation une syllabe gravée plus profondément dans la mémoire des hommes.

Alors, dans un transport qui n’était plus seulement mélancolie mais presque extase prophétique, je crus entendre, au-delà des vents de la mer Noire, comme une rumeur immense, faite des voix de générations futures, qui, lisant mes vers, me redonneraient ce que l’Empereur m’avait refusé : une patrie, mais une patrie infiniment plus vaste que Rome, une patrie qui ne se confond plus avec une cité mais avec l’humanité tout entière. Et je compris que l’exil, qui semblait m’avoir condamné à n’être plus rien, me destinait en vérité à devenir plus qu’un citoyen : un nom inscrit non pas dans la cire des tables sénatoriales, si vite effacées, mais dans le tissu même de la mémoire humaine.

Et cette pensée, qui, l’instant d’avant, m’eût paru délire ou présomption, m’apparaissait maintenant comme une vérité inévitable, puisqu’elle ne naissait pas de mon désir mais de l’évidence même que les siècles ne retiennent pas les décrets des empereurs, mais les paroles des poètes. Et je me sentis, au milieu de ma prison, plus libre qu’Auguste sur son trône, puisque ses édits mourraient avec lui, tandis que mes chants, en traversant les siècles, le condamneraient à n’être qu’une note de bas de page dans l’histoire de mes vers.





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