L'Exil, roman (133)



Et de cette certitude, qui déjà m’eût suffi à me consoler, jaillit soudain, comme une aurore que nul horizon ne peut contenir, une révélation plus vaste encore, car je sentis — non point par raisonnement mais par une perception immédiate, foudroyante et douce à la fois — que mes paroles, mes vers, mes plaintes elles-mêmes n’étaient que les résonances infimes d’un chant plus immense, que le monde entier profère depuis l’origine et dont chaque étoile, chaque goutte de mer, chaque battement d’aile participe, et qu’en vérité, ce que je croyais être mon œuvre n’était que le prolongement d’une œuvre infinie, dont les strophes sont les saisons, dont les métaphores sont les métamorphoses mêmes de la nature, et dont le poète n’est pas l’inventeur mais le témoin ébloui.

Alors, dans la nuit glacée de Tomis, je crus que les murs grossiers de ma demeure s’écartaient, que le toit de planches s’ouvrait comme une paupière, et que le ciel, vaste d’une profondeur où s’engloutissaient mes peines, se révélait à moi comme une voûte où chaque étoile, loin d’être une flamme lointaine et indifférente, était une syllabe, une note, un éclat du poème universel dont j’étais, par la grâce de l’exil, rendu lecteur attentif. Car si j’avais encore été à Rome, noyé dans le tumulte des voix humaines, je n’aurais pas perçu ce murmure cosmique qui ne se laisse entendre qu’à celui que le silence entoure.

Et je compris, avec une évidence plus sûre que toutes les vérités des écoles philosophiques, que le temps dont je m’étais tant plaint n’était pas une succession cruelle, ni même une immobilité pesante, mais une vaste respiration, une alternance infinie d’élans et de retraits, comme la marée qui, sous mes yeux aveugles, avait toujours respiré sans que je l’écoute ; et qu’ainsi je n’étais pas l’exilé du temps, mais une cellule de son souffle, participant à ce battement universel qui ne connaît ni début ni fin.

Alors, mes larmes — qui jusque-là n’avaient été qu’amères — me parurent soudain devenir les perles d’un chapelet cosmique, offertes non à un dieu vengeur mais à cette éternité qui, loin de m’écraser, m’admettait à sa confidence ; et dans ce renversement, je me sentis moins captif que consacré, moins banni que transfiguré, comme si ma douleur, en se haussant à cette hauteur où elle se confondait avec la douleur de toute créature, devenait lumière.

Et je me dis enfin, dans une phrase qui n’eut pas besoin de mots, que peut-être la véritable patrie du poète n’est ni Rome ni Tomis, mais cette immensité muette et parlante à la fois, où chaque étoile est une métaphore, chaque instant une strophe, chaque souffle une métamorphose, et que, puisque mes vers n’avaient jamais voulu que dire ce mystère, il m’était donné, par le détour de l’exil et de la souffrance, d’en éprouver la révélation.





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