L'Exil, roman (135)



La nuit était tombée. Dans la maison basse, un seul flambeau brûlait, dégageant une fumée qui s’enroulait contre les poutres. Ovide, penché sur une tablette, traçait des vers avec une ardeur fébrile. Chaque mot semblait se presser sous sa main, comme s’il avait fallu, avant le jour, forger déjà son salut. Il voulait que César lût ces lignes et qu’il y reconnût la voix suppliante de l’homme qu’il avait jadis banni.

Le messager, assis dans l’ombre, le regardait travailler. Il gardait le silence, et parfois ses yeux s’abaissaient sur ses bottes couvertes de sable, comme si sa pensée roulait au loin, loin de cette chambre, loin même de cet homme qu’il venait troubler.

Quand l’aube reparut, Ovide n’avait pas dormi. Ses doigts tachés d’encre, ses lèvres sèches, ses paupières battantes, tout portait la marque d’un combat contre l’épuisement. Pourtant, une exaltation tenace le soutenait. Il tendit au messager le rouleau rempli d’élégies nouvelles.

 « Porte-les, dit-il, porte-les sans délai. Qu’il sache que je vis encore, que je compose, que je pleure. »

L’autre acquiesça d’un signe bref. Puis il se leva, remit sa cape, et sans ajouter un mot, franchit la porte.

Ovide resta seul. À travers la fenêtre mal jointe, il aperçut la mer couleur de plomb, la mer toujours semblable, toujours hostile. Des cris de mouettes tournoyaient, aigres, dans l’air glacé. Une sorte de malaise, tout à coup, le serra à la poitrine. Pourquoi ce silence du messager, pourquoi ce regard fuyant ?

Il s’assit, immobile. Les heures passaient. Dans la rue, des barbares ivres hurlaient en une langue rugueuse ; des chiens faméliques rôdaient autour des cuisines ; un enfant, pieds nus, chantait une mélodie monotone. Ce monde-là, il l’avait subi chaque jour. Mais aujourd’hui, il lui paraissait plus dur, plus étranger, comme s’il lui rappelait qu’il n’appartenait plus à Rome, qu’il n’y appartenait peut-être jamais.

Alors un doute le rongea. Si ce message n’était qu’un leurre ? Si un ennemi, quelque rival oublié, avait voulu se divertir de sa crédulité ? L’empreinte du sceau, la hâte du messager, tout pouvait se contrefaire. Et lui, le poète raffiné, le maître des arts délicats, s’était laissé prendre comme un vieillard qui croit aux chimères.

Il se leva d’un bond, marcha jusqu’à la fenêtre, et y posa son front. La lumière grise du jour frappait les planches, et, par-delà la mer, il lui sembla voir se dresser l’image de Rome : ses colonnes, ses arcs, ses statues de marbre. Une douleur sourde lui mordit la poitrine.

Et pourtant, malgré la morsure du doute, il ne pouvait se résoudre à renier l’espérance. Car l’espoir, même mensonger, avait ce pouvoir d’enflammer la vie. Il lui fallait croire, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure, que la clémence de César descendrait jusqu’à lui.

Il reprit ses tablettes, mais ses mains tremblaient. Les vers naissaient plus sombres, plus brisés. Chaque distique ressemblait à une prière égarée, comme une voix qui appelle dans le vent et qui ne reçoit jamais de réponse.




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