L'Exil, roman (139)



Au commencement de l’hiver, lorsque la mer Noire se fige en une étendue grise que soulève parfois un ressac lourd, Tomis se vit menacée par les tribus scythes. Des cavaliers farouches, drapés de peaux rudes, s’avançaient sur les plaines, pareils à une nuée de corbeaux, et l’on parlait dans la ville d’incendies, de pillages, de massacres.

La cité, pauvre colonie grecque assiégée par la barbarie, n’avait ni murailles solides ni machines de guerre. Ses habitants, pêcheurs aux mains calleuses, marchands grecs ruinés, femmes hâves aux cheveux défaits, se pressaient dans les rues étroites, pleins d’un tumulte où la peur, la superstition et l’avidité se mêlaient. Chacun accusait son voisin de lâcheté ou d’infortune. Les plus riches songeaient à fuir par la mer, mais les barques avaient déjà été réquisitionnées.

Ovide, jusque-là enfermé dans la solitude de son exil, fut soudain tiré de sa retraite. Le magistrat de Tomis, homme sec et despotique, vint lui-même à sa demeure. Cet étranger, ce Romain disgracié, devait désormais prêter main-forte. On exigea de lui non pas des armes, qu’il n’eût pas su manier, mais sa personne même, sa voix, son prestige. Dans une ville privée de héros, la figure d’un poète de Rome valait un étendard.

Ainsi, malgré sa répugnance, Ovide fut conduit sur les remparts. On lui remit une cuirasse trop large, une pique grossière, instruments ridicules qui faisaient contraste avec ses mains d’écrivain, plus accoutumées au calame qu’au fer. La foule le regardait avec curiosité : certains le méprisaient comme un parasite inutile, d’autres, fascinés par la renommée venue de loin, le saluaient comme un chef providentiel.

Le siège commença. Du haut des tours branlantes, Ovide aperçut l’infini des plaines gelées où campaient les barbares. Leurs feux luisaient la nuit comme une constellation d’étoiles mauvaises. Le jour, leurs chevaux hennissaient, leur arcs sifflaient, et les traits tombaient dru contre les murailles mal jointes. La terre tremblait sous leurs assauts.

Dans cette fièvre, le poète découvrit la réalité de la guerre. Les cris, la fumée, le sang versé des blessés, l’odeur âcre de la poix enflammée qu’on jetait sur les assaillants — tout cela pénétra son âme avec une violence qu’aucun de ses vers n’avait jamais pressentie. Le raffinement romain, la douceur des élégies, l’éclat des salons d’Auguste : tout cela s’évanouissait, balayé par le tumulte des Scythes.

Il fit ce que l’on exigeait de lui. Tantôt, debout sur les créneaux, il haranguait les défenseurs, leur rappelant la gloire de Rome, qu’ils connaissaient à peine. Tantôt, il apportait de l’eau aux blessés, ou même, dans un élan de désespoir, lançait de ses mains frêles des pierres sur les assaillants. Chacun, voyant ce vieil exilé se mêler à l’effort commun, reprenait courage : il n’était plus seulement un poète inutile, mais un frère d’armes.

Pourtant, dans le secret de son cœur, Ovide souffrait. Chaque coup de béliers contre les portes lui paraissait résonner comme un glas pour sa mémoire. Chaque flèche sifflante lui rappelait son propre bannissement, blessure plus aiguë que toutes les autres. En défendant Tomis, il se défendait lui-même contre l’oubli, contre l’anéantissement.

Au bout de plusieurs jours, les barbares se lassèrent. L’hiver plus cruel que les hommes les contraignit à se retirer. Les feux s’éteignirent sur la plaine, les cavaliers disparurent dans les brumes, et la ville, fumante, à demi détruite, exhala un soupir de délivrance.

Alors, Ovide, brisé, regagna sa demeure. Ses mains portaient encore l’odeur du sang et de la poix. Il tomba sur son lit, et songea que le poète d’amour, l’élégiaque raffiné, avait combattu comme un mercenaire. Il sentit que son destin, plus impitoyable que la guerre même, l’avait métamorphosé en un personnage de tragédie.





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