L'Exil, roman (141)



La ville était retombée dans le silence. Les torches s’étaient consumées sur les remparts, et seuls, au loin, quelques aboiements de chiens errants rompaient l’obscurité. Le vent, toujours, balayait les toits de chaume, faisait grincer les volets mal joints, et portait avec lui une odeur âcre de fumée et de sang séché.

Ovide regagna sa demeure. Ses jambes fléchissaient sous la fatigue ; la cuirasse grossière qu’on lui avait fait porter lui meurtrissait les épaules. En poussant la porte, il fut saisi par la pauvreté des choses : une lampe à l’huile qui vacillait, des murs tachés d’humidité, un lit aux couvertures grossières. Cette misère contrastait avec les acclamations de la foule quelques heures plus tôt, comme si deux mondes — l’un sonore, l’autre muet — s’étaient succédé autour de lui.

Il ôta lentement la cuirasse, la déposa dans un coin, puis, assis devant la table, resta longtemps immobile, la tête entre les mains. Tout ce qui avait résonné sur les remparts, ces mots enflammés qu’il avait jetés à la foule, lui paraissait déjà lointain, étranger, presque irréel. C’était comme si un autre avait parlé à sa place — un Ovide fabriqué pour les regards, qui disparaissait dès qu’il se retrouvait seul.

Ses yeux se posèrent alors sur ses tablettes de cire. D’un geste mécanique, il prit le stylet. La première phrase jaillit comme une plainte :

« J’ai parlé comme un héros ; j’ai pleuré comme un esclave. »

Il s’arrêta, reprit, ratura, recommença. Bientôt, les mots se mirent à couler avec une rapidité douloureuse. Il écrivit une élégie, non pour César, non pour la foule de Tomis, mais pour lui-même, pour cette part invisible de son âme qui se consumait. Les vers disaient le déchirement d’un homme contraint de jouer le rôle du guerrier, alors qu’il n’aspirait qu’à être poète ; ils disaient l’amertume d’un exilé qui, même célébré un instant, restait captif d’un bannissement irrévocable.

À mesure que la tablette se couvrait, il sentait son cœur s’alléger. Sa harangue avait sauvé les murailles ; son élégie sauvait son être. Les deux discours, l’un public, l’autre secret, se répondaient, comme deux faces contraires d’un même destin.

Quand la lampe s’éteignit faute d’huile, Ovide, à tâtons, rejoignit le lit. Mais le sommeil, longtemps, ne vint pas. Dans l’obscurité, il lui sembla entendre encore les acclamations de la foule, se mêlant à sa propre voix intérieure, plus sourde, plus triste, qui répétait en latin les derniers vers qu’il venait de tracer.





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