L'Exil, roman (143)



Les steppes se tordent sous le vent
L’horizon est une plaie blanche
et mes mots gelés s’effritent comme ossements.

Un homme s’avance
Il a les cheveux tressés de fer
et le front peint de noir
Il dit qu’il est le chef des cavaliers des rives
Il porte dans sa main une hache de silex
et dans ses yeux une nuit sans fin.

Je lui réponds par mes poèmes
Je dresse mes syllabes comme des lances
J’offre mes métaphores comme des boucliers.

Mais lui ricane
— Tes vers sont des oiseaux morts —
Il jette mes strophes dans la neige
comme on piétine des fleurs séchées.

Alors je crois voir derrière lui
un autre visage, plus pâle, plus cruel
c’est l’ombre de Rome
l’espion masqué envoyé par César
qui pèse mes paroles
qui veut savoir si mes lamentations cachent un complot.

Je suis pris entre deux abîmes
Le barbare qui rit de mes mots
L’espion qui les dissèque.

Je tends mes bras vers le ciel gris
j’invoque les dieux déchus de ma patrie
Je dis :
— Qu’est-ce qu’un poète sinon un soldat sans épée ?
— Qu’est-ce qu’un exilé sinon un prophète condamné à écrire sur la glace ?

Alors le chef barbare frappe la terre
et la neige se soulève comme une mer furieuse
Il dit :
— Si tes mots survivent à la tempête
je reconnaîtrai ta puissance.

L’espion hoche la tête
et inscrit sur sa tablette de cire
le verdict des vents.

Je récite
mes hexamètres brisés, mes elegies démembrées
elles s’élèvent, volent, se perdent
mais certaines reviennent comme des flèches ardentes
et se plantent dans le cœur du silence.

Le barbare s’incline
Il a reconnu dans mes plaintes
une arme plus terrible que la hache.

L’espion s’éloigne
il sait que je suis vaincu déjà
non par les barbares
mais par l’empereur invisible
qui m’a condamné à parler dans le vide.

Et moi je reste
seul avec mes vers
comme avec des fantômes dociles
Je les caresse, je les supplie
ils sont mes frères, mes lances, mes tombeaux.





Posts les plus consultés de ce blog

Les confessions de l'ombre

La saison des témoignages

La vie insistante