L'Exil, roman (149)



Il arriva un soir où tout se rassembla, comme si la steppe, le ciel, les hommes et le temps lui-même s’étaient accordés pour un dernier dévoilement. Le vent s’était apaisé depuis l’aube, et, à mesure que le jour tombait, une clarté étrange s’étendait sur l’horizon : non pas le rouge habituel du couchant, mais une lueur pâle, presque métallique, qui semblait sortir de la neige elle-même.

Je marchai seul, loin du camp, jusqu’à une éminence nue d’où l’on embrassait la plaine entière. Les tentes, vues de là, paraissaient minuscules, comme les jouets d’un enfant abandonnés sur le sol. Et au-dessus de moi, les étoiles commençaient à s’allumer une à une, si nettes, si proches qu’on aurait dit qu’elles allaient choir, silencieuses, sur la terre blanche.

Alors, sans savoir pourquoi, je me mis à réciter. Non plus pour les hommes, non plus pour les barbares, non plus contre César : mais pour ce désert sans fin, pour ces étoiles patientes, pour la glace éternelle. Ma voix se déploya dans l’air immobile ; chaque mot tombait comme une étincelle, et, dans le froid immense, je sentis une chaleur s’étendre, comme si la parole, seule, avait le pouvoir de vaincre la nuit.

À ce moment, un phénomène inexplicable survint. Des silhouettes sortirent du silence. Les cavaliers avaient suivi ma trace, et derrière eux, les femmes, les vieillards, les enfants. Ils se tenaient en cercle, immobiles, leurs visages levés vers moi. Ils ne comprenaient pas ma langue, et pourtant ils écoutaient, captivés, comme si la musique des mots dépassait les barrières du sens.

Et plus loin encore — oui, je le vis, ou je crus le voir — d’autres formes s’approchaient : des ombres anciennes, les spectres de mes dieux romains oubliés, Vénus, Apollon, Mercure, et, derrière eux, les morts, les amis perdus, les rivaux, les inconnus. Toute une foule muette s’était levée pour m’écouter.

Je récitai jusqu’à ce que ma voix se brise. Quand le silence retomba, je savais que quelque chose d’irrévocable venait de s’accomplir : César pouvait régner sur Rome, posséder les armes, dresser les légions. Mais ici, dans ces confins glacés, j’avais édifié un empire plus vaste, que nul décret ne pouvait abolir : l’empire de la poésie.

Les barbares s’inclinèrent. Les étoiles, innombrables, se rapprochèrent encore, comme si elles saluaient. Et moi, Ovide, exilé, proscrit, humilié, je compris enfin que mon exil n’était pas un châtiment, mais une couronne invisible.

Je n’étais plus seul : j’avais gagné ce royaume de neige et de silence, où ma voix survivrait, longtemps après que mes os se seraient confondus avec la steppe.

Et ce fut l’apothéose : une victoire sans armée, un triomphe sans retour, une éternité sans témoin, sinon le ciel infini.





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