L'Exil, roman (150)



Il me semble, en ces dernières heures, que le temps lui-même a cessé de se dérouler. Les jours ne s’écoulent plus ; ils restent suspendus dans la lumière glacée des steppes, comme les éclats d’un miroir brisé qui refusent de retomber. La neige se renouvelle sans cesse, mais toujours identique, et l’on croirait que la terre, lasse d’engendrer, s’est figée pour l’éternité.

Je n’attends plus de message de Rome. Je sais que César a oublié mon nom, comme on oublie une pierre rejetée sur la rive. Et pourtant, dans cet oubli, je sens que quelque chose s’est accompli : je ne suis plus l’homme qu’il a condamné, mais un autre, dont il ne saura jamais l’existence.

Car ce pays, hostile, sauvage, m’a donné plus que Rome ne m’avait jamais offert : la nudité du monde, la transparence de l’air, la vérité nue des visages. Et dans cette vérité, ma poésie a changé. Elle n’est plus plainte, mais substance. Elle n’est plus élégie, mais royaume.

Hier encore, j’ai parlé, au bord du fleuve gelé. Les barbares s’étaient assis en cercle autour de moi, muets, attentifs, et dans leurs yeux sombres j’ai vu passer une clarté. Ils n’entendaient pas mes mots, mais la musique qui les portait suffisait. J’ai compris alors que la langue est un vêtement fragile, et que l’essence de la poésie va plus loin que les barrières du sens. Elle touche là où nul glaive ne peut atteindre : au cœur silencieux de l’homme.

Et cette nuit, en rêve, il m’a semblé voir Rome elle-même se lever à l’horizon de la steppe. Ses colonnes, ses temples, ses marbres, tout cela scintillait dans la neige, irréel, lointain, mais transfiguré. Elle ne m’apparaissait plus comme une patrie perdue, mais comme une création intérieure, façonnée par ma mémoire. Rome n’existait plus là-bas : elle existait désormais en moi, et j’étais, par la poésie, son dernier empire.

Ainsi s’achève mon exil : non pas dans le retour, mais dans l’accomplissement. J’ai vaincu sans glaive, j’ai régné sans trône. César m’a banni, mais ses décrets n’ont aucune prise sur les royaumes invisibles.

Je dépose aujourd’hui ma couronne — cette couronne d’exil tressée de neige, de vent et de mots — au front de mon destin. Et dans le grand silence de la steppe, je sens que cette couronne pèse moins qu’une plume, et pourtant plus que l’univers.

Car si ma chair se dissoudra ici, dans la glace, mes paroles, elles, marcheront encore, portées par des siècles inconnus. Et là où Rome tombera, elles demeureront.

C’est cela, la victoire de l’exilé : avoir transformé sa chute en éternité.

Le reste appartient au seul rival de la Poésie, qui est peut-être son maître caché : le Silence. 


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