Brat culture, essai (1)
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du vert pomme, et ce quelque chose s'appelle brat, et si vous ne comprenez pas encore pourquoi une nana anglaise en train de gueuler sur une piste de danse defoncée à la coke bon marché est devenue plus importante pour comprendre les années 2020 que n'importe quel éditorialiste du New York Times, alors vous n'avez rien compris à rien, et c'est très bien comme ça, parce que moi non plus je n'ai rien compris avant d'avoir écouté "360" pour la douzième fois d'affilée à trois heures du matin en me demandant pourquoi j'avais soudain envie de vomir et de danser en même temps. Voilà l'effet Charli XCX. Voilà ce que personne ne veut admettre : que la culture pop, la vraie, celle qui pue la sueur et le mascara qui coule, n'a jamais eu besoin de la permission de qui que ce soit pour devenir de la théorie.
Parce que oui, on va parler théorie ici, même si ça me fait chier, même si Bourdieu n'a jamais mis les pieds dans un club à Dalston un samedi soir à 4h du matin. La distinction, disait le bonhomme, ce vieux sociologue qui aurait détesté le brat autant qu'il aurait adoré l'analyser, se joue moins dans ce qu'on aime que dans la manière dont on montre qu'on l'aime — et Charli XCX a fait quelque chose d'obscène avec ça : elle a pris l'esthétique du mauvais goût assumé, la clope qui traîne, le fond de teint raté, le sample distordu jusqu'à la migraine, et elle en a fait un capital culturel négociable, exportable, monnayable jusqu'à la Maison Blanche — oui, jusqu'à Kamala Harris, jusqu'à une candidate à la présidence des États-Unis qui a emprunté le vert d'un album pour paraître, l'espace d'un cycle médiatique, un peu moins mortellement ennuyeuse. Et là on touche au vrai sujet : pas la chanteuse, pas l'album, mais ce moment absurde et magnifique où l'industrie culturelle — celle qu'Adorno maudissait depuis son exil doré, celle qui digère tout, la révolte, l'ironie, le dégoût de soi, et qui recrache ça sous forme de produit dérivé — a bouclé la boucle avec elle-même en un temps record. Brat n'a pas résisté à la récupération. Brat EST la récupération, en temps réel, filmée en direct, avec le sourire.
Alors qu'est-ce qu'on fait d'une artiste qui sait tout ça avant nous ? Qui théorise sa propre fabrication à la vitesse où elle la vit, qui filme sa propre mort dans un mockumentaire avant même que le corps ne soit froid, qui commente son œuvre sur Substack comme si elle était sa propre exégète payée à l'heure ? On arrête de se demander si c'est de l'art ou du marketing — cette distinction est morte, elle est morte depuis Warhol au moins, probablement avant — et on regarde plutôt ce que ça nous dit de nous : de notre appétit sans fond pour regarder les gens se dévorer eux-mêmes en public, joliment éclairés, avec une bande-son qui claque.
C'est de ça qu'on va parler. Attachez vos ceintures, ou ne les attachez pas, de toute façon ça va valdinguer.