Brat culture, essai (2)



Il faut d'abord se débarrasser d'une illusion : Brat n'est pas un album qui aurait, par la suite, produit un phénomène social. C'est l'inverse. Le phénomène a précédé l'œuvre, l'a absorbée, puis recraché sous forme de signe pur, détaché de tout référent musical. Le vert n'est pas la couleur d'une pochette — il est devenu la pochette elle-même, puis la chose elle-même, puis n'importe quoi : un mur, un filtre Instagram, une robe portée à une soirée, une candidature présidentielle. Le signe a mangé son origine. Nous ne sommes plus dans la représentation, nous sommes dans la précession : le code brat existait déjà, quelque part dans l'inconscient saturé de la culture de plateforme, et l'album n'a fait que venir s'y couler, comme une clé dans une serrure taillée d'avance.

C'est là que le cas Kamala Harris devient fascinant, et pas du tout paradoxal, contrairement à ce que croient ceux qui s'étonnent encore qu'une esthétique de dissidence ait pu servir une candidature institutionnelle. Il n'y a aucune contradiction, parce qu'il n'y a plus, depuis longtemps, de dissidence : il n'y a que des signes de dissidence, disponibles à la consommation, interchangeables selon le contexte d'énonciation. Que le vert brat ait pu migrer du club à la tribune électorale sans perdre une once de son efficacité symbolique prouve précisément qu'il n'a jamais été subversif — il a toujours été un opérateur de code, une simple variable dans la grande syntaxe des signes disponibles, que l'on peut brancher indifféremment sur la fête, la marchandise ou le pouvoir. Le brat ne s'est pas fait récupérer par le système : il n'a jamais été autre chose qu'une sécrétion du système, produite pour circuler, faite pour ça, née recyclable.

Ce qui frappe surtout, c'est la vitesse. Autrefois il fallait des années à une esthétique underground pour se faire absorber par le mainstream, le temps que le sens s'épuise lentement, par frottement. Ici, l'absorption est instantanée, simultanée même — Charli XCX est underground et mainstream dans le même geste, la même semaine, le même tweet. Il n'y a plus de délai entre la marge et le centre parce qu'il n'y a plus de marge : tout est déjà au centre, tout est déjà écran, tout est déjà donnée disponible pour l'algorithme qui ne fait aucune différence entre une posture de refus et une stratégie de marque. Le "mauvais goût assumé" que revendique Brat n'est pas une transgression du bon goût — c'est une case supplémentaire dans le tableau des goûts possibles, aussi normée, aussi prévisible, aussi vite saturée que les autres.

Et c'est peut-être ça, le vrai vertige : Charli XCX n'a pas menti sur ce qu'elle faisait. Elle l'a dit, chanté, répété — je suis fabriquée, je le sais, dansons quand même. L'hyperréel n'a pas besoin de dissimuler qu'il est hyperréel ; c'est même sa forme la plus achevée que d'exhiber son propre artifice sans que cela n'entame en rien sa puissance de fascination. On ne regarde plus une chanteuse. On regarde le code tourner à vide, magnifiquement, sous nos yeux, et applaudir de nous voir applaudir.

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