Brat culture, essai (3)



Une question préalable, qu'on esquive trop souvent : qui parle, dans une chanson pop ? Non pas quelle est l'intention biographique de l'interprète, mais quelle instance énonciatrice le texte construit-il, quelle voix se donne à entendre derrière le masque du "je" chanté. Brat mérite qu'on s'y arrête précisément parce que ce "je" y est d'une nature inhabituelle : ni tout à fait sincère, ni tout à fait ironique, mais les deux à la fois, sans qu'aucun des deux registres n'annule l'autre.

La sincérité, dans la chanson populaire, a longtemps supposé une transparence : le chanteur dit ce qu'il ressent, le public y croit ou n'y croit pas, mais le contrat est clair. L'ironie, à l'inverse, suppose une distance : on chante un sentiment tout en signalant qu'on n'y adhère pas complètement. Le sujet de Brat ne choisit pas. Il habite les deux positions simultanément, comme si la sincérité elle-même était devenue une pose parmi d'autres — et la pose, une forme authentique de sincérité contemporaine.

On pourrait appeler cela une sensibilité de l'aveu fatigué. Le sujet qui parle dans Brat confesse tout — l'insécurité, la jalousie, la dépendance, l'ambition mesquine — mais sans la charge dramatique que l'on attend de la confession. Le ton est plat, presque administratif, comme si l'introspection avait été vidée de son pathos par l'usage. On avoue non pas pour se libérer, mais parce que l'aveu est devenu le format obligé de toute parole publique de soi.

Cette platitude n'est pas un manque d'art. C'est un style, et un style rigoureusement tenu. Il faut du talent pour paraître aussi peu sur ses gardes.

J'observerais que ce sujet ressemble moins à celui qu'on trouve dans la tradition confessionnelle — celle qui va de la chanson de rupture classique jusqu'à la ballade thérapeutique contemporaine — qu'à un certain type de narrateur que l'on rencontre dans la fiction la plus consciente d'elle-même : celui qui commente son propre récit en train de se faire, qui interrompt l'émotion pour signaler qu'il est en train d'avoir cette émotion, la regarde de l'extérieur tout en continuant, comme malgré lui, à la ressentir de l'intérieur.

D'où l'impression, à l'écoute, d'un dédoublement permanent : une voix qui vit sa propre légende et la théorise dans le même souffle. Ce n'est pas nouveau en soi — toute célébrité moderne implique un minimum d'autoréflexivité — mais c'est la première fois, peut-être, que cette autoréflexivité constitue le contenu même de l'œuvre plutôt que son commentaire périphérique.

Il faut se garder ici d'un contresens moral : dire que ce sujet est construit, calculé, conscient de sa propre fabrication, ce n'est pas dire qu'il est faux. Le simulacre bien tenu n'est pas un mensonge — c'est une forme, avec ses propres exigences de rigueur. Le sujet de Brat ne prétend rien d'autre que d'être exactement ce qu'il est : une conscience de soi mise en scène, et qui ne cache pas qu'elle l'est.

Reste une question, qu'on ne peut trancher que plus tard, une fois examinée la suite de la trajectoire : cette voix, capable de s'auto-commenter avec tant d'exactitude, peut-elle continuer indéfiniment à se regarder parler sans finir par s'user elle-même — sans que l'aveu fatigué ne devienne, à force, un aveu vide ?

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