Brat culture, essai (5)



Pour Bataille, l'érotisme n'est pas affaire de sexe mais de dépense improductive — cette part maudite que l'être humain doit brûler sans retour, hors de toute logique utilitaire. Sous cet angle, l'univers de Brat (2024) offre un terrain d'analyse saisissant. Le vert acide, la typographie brute jetée sur la pochette, le club comme espace central : tout cela relève d'une esthétique de la transgression contrôlée. Charli XCX ne vend pas un produit lisse ; elle met en scène le débordement, la sueur, la cigarette, l'ivresse, la fatigue du corps qui danse jusqu'à l'épuisement — soit très exactement ce que Bataille appelle la souveraineté, ce moment où l'individu cesse de calculer et se perd dans l'instant.

Le concept de continuité — cette fusion des êtres discontinus que seule la violence de la fête, du sacrifice ou de l'extase permet d'atteindre — trouve un écho dans le dancefloor tel que Charli XCX le célèbre : un lieu où les identités individuelles (le vernis Instagram, la performance de soi permanente) se dissolvent dans une masse collective, transpirante, indifférenciée. « Brat summer » fonctionne ainsi comme un rituel profane : une autorisation temporaire au chaos, à l'excès, à la vulgarité assumée — ce que Bataille nommait la fête, moment où la société lève provisoirement ses propres interdits pour mieux les réaffirmer ensuite.

Enfin, il y a chez elle une tension entre le sacré et l'abject : la revendication du « bordel », du mauvais goût, du sale, comme valeur esthétique positive, retourne le stigmate en souveraineté. Ce n'est pas la beauté classique qui est célébrée, mais l'énergie brute, la limite, le trop — cette part maudite de la pop que le clinquant habituel du genre cherche justement à euphémiser.

Dans "La Part maudite", Bataille pose un principe simple en apparence mais radical dans ses conséquences : toute société produit un surplus d'énergie qu'elle ne peut employer utilement à sa propre croissance, et ce surplus doit être dépensé — glorieusement, sans retour, dans le luxe, la guerre, le jeu, le sacrifice ou la fête. Refuser cette dépense, vouloir tout accumuler, tout rentabiliser, c'est provoquer une explosion catastrophique de l'énergie non consumée. La dépense n'est donc pas un gaspillage regrettable : elle est une nécessité structurale, presque une hygiène du système.

L'univers de Brat peut se lire comme une mise en scène quasi littérale de ce principe. Contre l'imaginaire pop dominant — celui de la maîtrise, de la performance vocale irréprochable, du clip millimétré, de l'ascension méritocratique racontée en interview — Charli XCX affiche l'inverse : la fatigue, la nuit qui n'en finit pas, l'argent claqué en clope et en vodka-Red Bull, le corps qui danse sans but productif, juste pour brûler quelque chose. Le titre "365" énumère littéralement une routine de fête sans finalité — pas de progression, pas d'accumulation de sens, juste la répétition d'une dépense. C'est l'exact opposé de l'éthique du self-improvement qui domine la culture pop contemporaine (wellness, discipline, contrôle) : ici, l'énergie ne se capitalise pas, elle se consume cash.

Bataille oppose ainsi deux économies : l'économie restreinte, celle de l'utile, de l'épargne, du calcul — et l'économie générale, celle du don, du sacrifice, de la perte volontaire, qui seule procure la vraie souveraineté. Le clubbing tel que le chante Charli XCX relève de cette seconde économie : on n'y gagne rien, on n'y construit rien, on y perd littéralement du temps, de l'argent, de la lucidité — et c'est précisément cette perte qui constitue la valeur de l'expérience. La chanson "Von dutch", avec son arrogance clinquante et vide de justification (« it's not fair how much I do this », dit-elle en substance, sans jamais dire pourquoi elle mériterait quoi que ce soit), pousse cette logique jusqu'à l'absurde : la flamboyance s'auto-justifie, elle n'a pas besoin de produire du sens, elle est la dépense elle-même, gratuite et suffisante.

Brat a été absorbé par la culture — le vert flashy repris à l'infini, y compris par une campagne politique américaine à l'été 2024. Une esthétique de la perte pure, du non-sens assumé, s'est retrouvée récupérée par l'économie restreinte qu'elle prétendait fuir : signe, chez Bataille, que la dépense souveraine finit toujours par être rattrapée et recodée par le système qu'elle cherchait à excéder.




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