Cioran et Nietzsche : la fraternité du gouffre
Il y a des influences qui ressemblent à des maladies : on les contracte tôt, on croit les avoir vaincues, et elles ressurgissent, transformées, jusqu'à la fin. Nietzsche fut cette maladie pour Cioran. Lecteur adolescent du philosophe de Sils-Maria, le jeune Roumain y trouva moins un système qu'une fièvre — une manière de penser à même le corps, contre les idoles, contre la tiédeur. Toute son œuvre ultérieure peut se lire comme une conversation ininterrompue avec ce père spirituel qu'il n'a cessé, simultanément, d'aimer et de trahir.
Car Cioran n'est pas un disciple. Il est ce cas plus rare et plus intéressant : un lecteur qui a pris l'autre au sérieux jusqu'à en retourner les armes contre lui.
Le geste nietzschéen fondamental est un "oui". Dans le "Crépuscule des idoles", la formule est devenue un lieu commun, mais elle garde sa violence : la souffrance qui ne détruit pas fortifie. Chez Nietzsche, l'épreuve, le malheur, la maladie même — dont il connut l'expérience intime — se retournent dialectiquement en puissance. C'est la logique de l'amor fati : non pas supporter le réel, mais vouloir qu'il soit exactement ce qu'il est, jusqu'à en désirer la répétition éternelle.
Cioran connaît cette doctrine par cœur, et c'est précisément pour cela qu'il ne peut y adhérer. Dans "De l'inconvénient d'être né", il note avec une ironie qui vise directement son maître que la santé est une forme d'aveuglement — la lucidité, elle, ne guérit de rien, elle ne fait que voir. Là où Nietzsche transforme la blessure en tremplin, Cioran s'installe dans la blessure et refuse la transfiguration. Son insomnie chronique, dont il a fait la matrice de toute sa pensée, n'est jamais dépassée : elle est habitée, cultivée, presque vénérée comme seule vérité disponible.
On pourrait résumer la divergence ainsi : Nietzsche est un philosophe de la santé qui pense depuis la maladie ; Cioran est un philosophe de la maladie qui se méfie de toute guérison, fût-elle philosophique.
Nietzsche, malgré son style aphoristique, vise encore une transvaluation — un projet, une table de valeurs à renverser pour en ériger une autre. Il y a chez lui, jusque dans la dénonciation des systèmes, une architecture souterraine : le surhumain, la volonté de puissance, l'éternel retour forment les pièces d'une cosmologie, fût-elle inachevée.
Cioran, lui, se défie de toute architecture. Dans le "Précis de décomposition", il affirme préférer les poètes aux philosophes précisément parce que les premiers n'ont pas la prétention de conclure. Sa forme brève, l'aphorisme réduit à sa plus simple expression, n'est pas un style parmi d'autres : c'est un refus métaphysique. Construire, pour Cioran, c'est déjà mentir un peu — c'est prétendre que le chaos peut se laisser mettre en ordre. Le fragment selon Cioran ne prépare rien ; il ne mène à aucune synthèse. Il s'arrête où il doit s'arrêter, comme un souffle qui manque.
Les deux penseurs partagent pourtant un diagnostic commun : la civilisation occidentale, avec son rationalisme, sa morale du ressentiment, a produit un type humain diminué, incapable de grandeur. La "Généalogie de la morale" de Nietzsche et les "Syllogismes de l'amertume" de Cioran pourraient presque dialoguer sur ce terrain : tous deux traquent, sous les valeurs prétendument universelles, les intérêts d'une faiblesse qui s'ignore.
Mais l'usage qu'ils font de ce diagnostic diverge radicalement. Nietzsche en tire un programme : il s'agit de préparer, par-delà le nihilisme constaté, l'avènement d'un homme supérieur. Le nihilisme est chez lui une étape, non une demeure. Cioran, au contraire, refuse d'en sortir. Il écrit quelque part qu'il n'a pas de solution, seulement des états — et cette absence de programme est peut-être sa plus grande fidélité à lui-même, en même temps que son infidélité la plus profonde à Nietzsche. Le philosophe allemand voulait guérir l'Europe ; le moraliste roumain se contente d'en tenir le journal clinique, sans espérer la moindre rémission.
Il faut dire un mot de la prose elle-même, car chez ces deux auteurs la forme est un argument. Nietzsche écrit en marteleur, en musicien aussi — on sent chez lui l'ancien philologue, la hantise du rythme, la volonté de frapper l'oreille autant que l'intellect. Sa phrase avance, elle a un projet rhétorique, elle veut convaincre et souvent séduire.
La phrase de Cioran, formée dans une langue d'adoption — le français, qu'il a choisi contre son roumain natal comme on choisit une discipline ascétique —, est plus dépouillée, plus sèche, taillée pour l'aphorisme définitif plutôt que pour la démonstration. Il a lui-même comparé l'écriture à un exercice de purification, une manière de retrancher plutôt que d'ajouter. Cette économie de moyens est cohérente avec son refus de tout système : on n'orne pas un constat d'échec.
Que doit finalement Cioran à Nietzsche ? Moins une doctrine qu'une posture : l'idée qu'on peut penser sans les béquilles de la consolation métaphysique, qu'on peut regarder le vide en face sans détourner les yeux vers Dieu ou vers le Progrès. Mais là où Nietzsche transforme ce regard en tremplin vers une affirmation nouvelle, Cioran s'y installe et en fait sa demeure — inconfortable, ironique, mais définitive.
On pourrait dire, pour finir, que Nietzsche a voulu apprendre à l'homme à danser au bord du gouffre, tandis que Cioran, plus sceptique sur nos talents chorégraphiques, s'est contenté de s'asseoir au bord, et d'en décrire, avec une élégance presque insolente, la profondeur exacte.