Galliano en terrasse


Il y a des événements mineurs qui, rétrospectivement, apparaissent comme des charnières. La scène est connue : dans la nuit du 24 février 2011, John Galliano, alors directeur artistique de la maison Dior depuis quinze ans, est expulsé par la police d'un bar du Marais, La Perle, après une altercation avec un couple de clients. Quelques jours plus tard, une seconde séquence, filmée par un téléphone portable lors d'un incident antérieur dans le même établissement, est mise en ligne par le tabloïd britannique "The Sun" : on y voit le couturier, visiblement ivre, tenir des propos antisémites. La vidéo circule en quelques heures dans le monde entier. Le 1er mars, Dior annonce la procédure de licenciement ; le communiqué de son président, Sidney Toledano, use d'un mot qui fera date : il évoque le caractère « odieux » du comportement de son directeur artistique. Natalie Portman, égérie du parfum de la maison, rompt publiquement avec lui en se disant « choquée et dégoûtée ». Le 8 septembre 2011, le tribunal correctionnel de Paris condamne Galliano — sans peine de prison, mais la carrière, elle, est terminée.

On pourrait se contenter d'y voir un scandale mondain de plus, absorbé par le cycle ordinaire de l'actualité. Nous proposons, au contraire, de le lire comme un seuil : le moment où une technologie — le téléphone filmant, disponible dans toutes les poches — bascule de l'exception à la norme, et où une figure sociale nouvelle s'impose durablement : celle du témoin ordinaire devenu, sans l'avoir cherché ni parfois voulu, l'auteur d'une preuve irréfutable et virale. Ce que l'affaire Galliano inaugure, ce n'est pas l'existence de la surveillance — elle est aussi ancienne que le pouvoir lui-même — mais sa démocratisation totale : chacun devient capteur, chacun devient archive, chacun devient, potentiellement, le paparazzi de l'autre.

Le paradigme classique de la surveillance moderne reste celui que Michel Foucault a formalisé à partir du modèle carcéral de Bentham : un point de vue central, invisible, qui observe une multitude de sujets visibles et disciplinés. Le panoptique suppose une dissymétrie stable : peu voient, beaucoup sont vus. La scène de La Perle renverse ce schéma. Ce n'est plus une instance de pouvoir qui surveille le sujet ; c'est un client anonyme, muni d'un appareil qu'il n'a pas conçu comme instrument de contrôle, qui capture un fragment de réel et le restitue au monde entier via une plateforme qu'il ne maîtrise pas davantage.

Le sociologue norvégien Thomas Mathiesen avait anticipé ce basculement en proposant, dès 1997, le concept de "synopticon" : à la surveillance verticale du petit nombre observant le grand nombre s'ajoute désormais une configuration où le grand nombre observe le petit nombre — les médias de masse donnant à voir, à des millions de spectateurs, quelques figures exposées. L'affaire Galliano radicalise encore ce schéma : ce n'est plus seulement la masse qui regarde une élite mise en scène par les médias, c'est n'importe quel individu, dans une situation de coprésence fortuite, qui peut produire l'image qui déclenche l'exposition. Le sociologue Zygmunt Bauman, dans ses travaux sur la « surveillance liquide », notait que le contrôle contemporain ne procède plus d'un centre fixe mais circule, fluide, entre des points innombrables et interchangeables. La terrasse d'un bar parisien devient, ce soir-là, un point quelconque de ce réseau — et c'est précisément son caractère quelconque qui fait sa force de sidération : n'importe quel lieu, n'importe quel moment ordinaire peut se convertir en scène de jugement public.

Ce qui frappe, dans le traitement de l'affaire, c'est la vitesse avec laquelle l'image a supplanté la procédure. Galliano, on le sait, a d'abord nié les faits et déposé une plainte pour diffamation ; aucun témoin sur place ne confirmait initialement les accusations du couple. C'est la vidéo, et elle seule, qui a fait basculer l'affaire — non pas une enquête, non pas un jugement, mais un enregistrement de quelques secondes, sans contexte, sans contradictoire, diffusé par un organe de presse à sensation. Dior a licencié son directeur artistique avant toute décision de justice, sur la seule foi de ce document. La condamnation pénale, prononcée sept mois plus tard, n'a fait que ratifier juridiquement ce que l'image avait déjà tranché socialement.

Ce court-circuit entre preuve et sanction est au cœur de ce que nous proposons d'appeler le nouveau régime testimonial : la vidéo amateur y fonctionne comme un genre de preuve absolue, soustraite à la question herméneutique du contexte, de l'intention, de l'état de la personne filmée — la question de savoir ce que signifie, socialement et moralement, la parole d'un homme manifestement ivre, enregistré sans le savoir, dans un lieu qu'il croyait privé. Il ne s'agit pas ici de minimiser la gravité de ses propos, incontestablement antisémites et publiquement établis comme tels par la justice. Il s'agit de noter que le dispositif technique — n'importe qui, n'importe où, filme n'importe qui — produit un type de vérité qui se dispense de toute médiation institutionnelle, et que cette dispense est devenue, depuis 2011, la condition ordinaire de l'exposition publique.

C'est ici que se noue le second volet de notre hypothèse : celui d'un « nouveau totalitarisme » diffus, sans centre ni doctrine, mais dont l'efficacité disciplinaire égalerait, selon certains auteurs, celle des dispositifs classiques d'État. Cette thèse mérite d'être examinée avec la rigueur qu'elle requiert, et non simplement invoquée comme métaphore.

L'argument en sa faveur repose sur trois constats. D'abord, l'universalité de l'exposition : hier réservée aux célébrités traquées par une profession organisée — les paparazzi au sens strict — la surveillance vise désormais quiconque se trouve, par hasard, dans le champ d'un téléphone. Ensuite, l'irréversibilité : une fois diffusée, une image ne se retire pas ; elle échappe à celui qui l'a produite comme à celui qu'elle représente, et circule selon une logique que nul ne contrôle plus. Enfin, l'absence de procédure : contrairement au totalitarisme classique, qui s'incarne dans un appareil policier identifiable, ce régime diffus ne connaît ni juge, ni avocat, ni droit de réponse structuré — seulement le tribunal informel et instantané de l'opinion en ligne, dont la sentence (l'opprobre, la « cancellation », la perte d'emploi) peut être plus rapide et plus définitive que celle d'un tribunal réel. C'est en ce sens que des auteurs comme Bernard Harcourt ont pu parler d'une « expository society », une société de l'exposition où chacun, en tant qu'utilisateur des réseaux, est simultanément agent et cible du dispositif.

L'argument contre est tout aussi substantiel. Le mot « totalitarisme », dans la tradition d'Hannah Arendt, désigne un système qui vise l'anéantissement de la sphère privée et de la pluralité politique par un appareil d'État centralisé et idéologique ; l'appliquer à un phénomène acentré, sans intentionnalité unifiée, sans parti et sans police, risque de vider le concept de sa portée historique et de banaliser l'expérience des victimes des totalitarismes réels du XXe siècle. On peut également objecter que ce que l'affaire Galliano révèle n'est pas une oppression nouvelle, mais au contraire une forme — certes brutale et non procédurale — de justice par défaut : sans cette vidéo, des propos antisémites tenus par un homme puissant seraient probablement restés impunis, la parole d'un couple anonyme n'ayant, seule, guère de poids face à celle d'une icône de la mode. La démocratisation de l'enregistrement a aussi, historiquement, permis de documenter des violences policières, des discriminations, des abus de pouvoir que l'ancien monopole médiatique laissait invisibles. Le sociologue David Lyon parle à ce propos de surveillance « participative » ou de "sousveillance" — la surveillance venue du bas, qui peut être un instrument d'émancipation autant que de contrôle.

Il faut peut-être, pour dépasser l'alternative entre libération et oppression, revenir à Guy Debord. La société du spectacle décrivait un monde où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation ». Ce que l'ère post-Galliano ajoute à ce diagnostic, c'est que la représentation n'émane plus seulement d'un appareil de production centralisé — télévision, presse, publicité — mais de la multitude elle-même, désormais équipée des moyens de production qui, hier, étaient réservés à quelques industries. Chacun est à la fois le spectateur et l'opérateur potentiel du spectacle ; chacun peut, à tout instant, devenir l'image involontaire d'un autre. La terrasse d'un café, lieu par excellence de la vie ordinaire et de la sociabilité non surveillée depuis l'invention même du café moderne, perd sa qualité d'espace soustrait au regard. C'est cette perte-là, plus que la chute d'un couturier, que l'année 2011 aura scellée.

L'affaire Galliano ne doit être ni sanctifiée comme un triomphe de la transparence démocratique, ni diabolisée comme l'acte inaugural d'un contrôle totalitaire. Elle doit être comprise pour ce qu'elle est : la première manifestation massive et mondiale d'une condition désormais banale, celle d'individus qui vivent, sans y penser la plupart du temps, sous la surveillance latente et réciproque de tous les autres. Le totalitarisme classique organisait la peur autour d'un centre identifiable qu'on pouvait nommer, combattre, renverser. Le régime que nous habitons depuis 2011 n'a pas de centre : il est fait de la somme de nos poches, de nos réflexes, de la banalité même du geste qui consiste à sortir un téléphone. C'est peut-être cela, la véritable nouveauté — non pas un pouvoir qui nous surveille, mais une condition où nous nous surveillons les uns les autres, sans hiérarchie ni fin déterminée, dans l'incertitude permanente de savoir qui, sur quelle terrasse, filme déjà.


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