L'érotisme et son contraire



On croit souvent que la pornographie et l'érotisme forment un continuum, une même matière graduée selon son degré d'explicité — la seconde étant une version pudique, allusive, « raffinée » de la première. Cette gradation est une erreur de perspective. Elle suppose que les deux relèvent d'une même logique — montrer le corps, le désir, l'acte — et qu'elles ne diffèrent que par la retenue. Nous voudrions défendre la thèse inverse : pornographie et érotisme ne sont pas deux points sur une même échelle, mais deux régimes opposés de la représentation, fondés sur deux rapports radicalement différents au manque. La pornographie est un régime du "tout donné" ; l'érotisme, un régime de l'écart maintenu. Et c'est cet écart — non l'objet qu'il sépare de nous — qui constitue l'essence même du désir.

Le philosophe et critique Jean Baudrillard a proposé, dans "De la séduction", une distinction utile entre l'obscène et le séduisant. L'obscène, pour lui, est ce qui abolit toute mise en scène, toute distance entre le regard et son objet : il désigne ce qui se donne sans reste, sans secret, sans jeu des apparences. La pornographie relève exactement de ce régime : elle vise l'exhaustivité visuelle, l'absence de hors-champ, la disparition de tout ce qui pourrait rester à deviner. Rien n'y est suggéré parce que rien n'y a besoin de l'être — et c'est précisément cette saturation qui, paradoxalement, l'épuise comme expérience du désir. Un objet entièrement montré cesse d'être désirable au sens où le désir suppose un manque : on ne désire pas ce que l'on possède déjà intégralement du regard.

Susan Sontag, dans son essai de 1967 sur « l'imagination pornographique », notait que le genre pornographique fonctionne selon une logique de convention et de répétition, où l'écriture ou l'image ne visent qu'un seul effet, mécaniquement reproductible. Cette remarque éclaire un paradoxe central : la pornographie, en dépit de sa prétention à l'excès, est en réalité l'un des genres les plus pauvres en variation signifiante, car son objet — l'exposition totale — ne laisse aucune place à l'interprétation. Elle épuise son objet en le montrant ; elle ne le fait pas désirer, elle le consomme.

À l'opposé de cette économie du tout-donné, l'érotisme fonctionne selon une économie du voile, de l'intervalle, du presque. La formule de Roland Barthes, dans "Le Plaisir du texte", reste sans doute la plus exacte jamais écrite sur ce point : il se demande si le lieu le plus érotique d'un corps ne se trouve pas là où le vêtement laisse un intervalle. Barthes déplace ainsi l'érotisme du corps nu vers la frontière entre le voilé et le dévoilé — c'est l'intermittence elle-même, et non la peau qu'elle expose, qui produit l'effet érotique. Rien n'est plus étranger à la pornographie que cette intermittence : là où celle-ci abolit toute frontière, l'érotisme vit précisément de son maintien, de sa fragilité, de la promesse jamais totalement honorée qu'elle porte.

Octavio Paz va plus loin encore dans "La Flamme double", en faisant de l'érotisme non pas une pratique mais une invention : la sexualité y devient érotisme au moment où elle se transforme en cérémonie, en représentation, en rite — c'est-à-dire au moment où elle passe par la médiation de l'imagination et du symbole. L'érotisme, dans cette perspective, n'est pas la sexualité amplifiée mais la sexualité transfigurée par un excès de sens, tandis que la pornographie serait au contraire une sexualité appauvrie de sens, réduite à sa fonction mécanique. Le vocabulaire de Paz mérite d'être retenu : ce n'est pas la quantité de désir qui distingue les deux régimes, mais la présence ou l'absence d'une médiation symbolique.

Cette opposition prend tout son relief si on la rapporte à la définition psychanalytique du désir. Chez Jacques Lacan, le désir se structure autour d'un manque constitutif : il ne vise jamais un objet qui pourrait le combler entièrement, car son objet véritable — ce que Lacan nomme l'objet du fantasme — est structurellement inaccessible. Le désir n'est donc pas, contrairement à l'intuition commune, orienté vers la satisfaction complète ; il se nourrit au contraire du manque lui-même, qui le relance indéfiniment. Le désir comblé n'est plus du désir : il est jouissance consommée, terminée, sans reste.

On comprend alors pourquoi la pornographie, qui vise structurellement à combler toute lacune de la représentation, ne peut être un art du désir mais seulement un art de la consommation du désir. Elle donne à voir la satisfaction elle-même, déjà accomplie à l'image ; elle ne laisse au spectateur qu'une position de témoin d'une jouissance qui n'est jamais la sienne, et qu'aucun manque ne vient plus animer. L'érotisme, à l'inverse, ne montre jamais l'accomplissement : il maintient le spectateur ou le lecteur dans la position de celui qui désire encore, précisément parce que quelque chose lui échappe.

Georges Bataille, dans "L'Érotisme" (1957), propose une formule devenue célèbre : il définit l'érotisme comme l'approbation de la vie jusque dans la mort. Cette formule paradoxale mérite un commentaire, car elle situe l'érotisme non pas du côté du plaisir immédiat mais du côté de la transgression et de la perte de soi — l'érotisme, chez Bataille, touche à la dissolution de l'individu, à la mise en jeu de son intégrité, et c'est cette mise en jeu, cette part de risque et d'inconnu, qui le rend proprement humain, irréductible à toute mécanique. La pornographie, en tant qu'elle neutralise le risque en le transformant en spectacle répétable et sans conséquence, désamorce précisément ce que Bataille place au cœur de l'expérience érotique : la présence de la mort, de la perte, de l'irréversible dans l'acte de désirer.

Ce que ces auteurs, par des voies différentes, désignent en commun, c'est que l'érotisme ne se définit pas par son objet — le corps, le sexe, le désir — mais par la structure de distance qui l'organise : distance entre le voilé et le dévoilé chez Barthes, entre la sexualité brute et sa transfiguration symbolique chez Paz, entre le désir et son objet structurellement manquant chez Lacan, entre la vie et la mort chez Bataille. La pornographie, en donnant tout, en abolissant systématiquement cette distance, ne supprime pas seulement le mystère : elle supprime le désir lui-même, puisque le désir n'existe que comme mouvement vers ce qui lui échappe.

C'est en ce sens qu'on peut dire que la pornographie est le contraire absolu de l'érotisme, et non sa version explicite. Elle appartient au régime de l'avoir — voir, posséder du regard, épuiser — tandis que l'érotisme appartient au régime du manquer — désirer, deviner, ne jamais totalement atteindre. Et c'est précisément cet écart, cette tension jamais résolue entre ce qui se donne et ce qui se retire, qui constitue non seulement l'essence du désir amoureux, mais peut-être, plus largement, le principe même de tout mouvement vital : rien ne vit qui ne manque de quelque chose, rien ne désire qui n'ait déjà, en germe, la conscience de sa propre incomplétude.

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