Les égarements du cœur et de la situationship



« Situationship » est un mot de notre époque : il désigne une liaison qui se vit sans jamais se nommer, un attachement réel mais volontairement soustrait à toute déclaration, à tout statut, à tout engagement formel. On pourrait croire ce phénomène propre à la culture numérique contemporaine, à ses applications de rencontre et à sa peur contractuelle du lien. Nous voudrions montrer, au contraire, qu'il possède une généalogie précise dans la littérature française du XVIIIe siècle, où le refus de nommer la relation — de la faire passer du non-dit à l'aveu, du jeu au contrat — constitue l'un des ressorts les plus constants du roman et du théâtre. L'anachronisme du terme importe moins que la structure qu'il désigne : une intimité entretenue précisément par l'absence de définition, où nommer la chose serait déjà la perdre.

Le théâtre de Marivaux a donné son nom à une pratique de langage — le « marivaudage » — que le Dictionnaire de l'Académie française définit comme un « raffinement galant et précieux dans l'expression des sentiments amoureux ». Cette définition, en apparence anodine, décrit très exactement le mécanisme de la situationship : un raffinement qui consiste à dire sans dire, à faire circuler le sentiment dans le langage sans jamais le fixer par un aveu. Dans "Le Jeu de l'amour et du hasard" (1730), Silvia et Dorante s'aiment sous des identités d'emprunt, chacun retardant, par calcul autant que par pudeur, le moment où il faudrait nommer ce qui se joue entre eux. Le déguisement social y fonctionne comme un dispositif structurel de la situationship : il permet aux personnages de vivre l'intimité tout en s'exemptant, par la fiction du rang, de toute obligation d'y donner un nom.

Dans "Les Fausses Confidences" (1737), Dubois orchestre pour Dorante toute une stratégie de séduction indirecte auprès d'Araminte, précisément parce qu'un aveu direct — un statut clair, une déclaration en bonne et due forme — ruinerait l'entreprise. Le titre lui-même l'indique : ce sont des "confidences", c'est-à-dire des vérités données à demi, sous le masque du hasard ou de l'erreur, jamais sous celui de l'engagement assumé. Marivaux construit ainsi des intrigues entières sur ce report indéfini de la nomination — le sentiment y existe, agit, se donne à lire au spectateur, mais reste, pour les personnages eux-mêmes, dans cette zone grise où l'on n'est ni ensemble ni séparés, ni amants déclarés ni simples relations de société.

Crébillon fils pousse plus loin encore cette logique en la théorisant explicitement. Dans "La Nuit et le moment" (1755), dialogue libertin construit presque entièrement sur la conversation nocturne de deux personnages, Clitandre et Cidalise débattent de la nature de leur liaison naissante en des termes qui distinguent soigneusement le "goût" — l'attirance passagère, sans suite ni promesse — de "l'amour", seul à impliquer un engagement durable. Cette distinction est capitale : elle formalise, dès le milieu du siècle, une catégorie intermédiaire entre l'indifférence et l'attachement déclaré, une zone de commerce galant qui se veut précisément sans les obligations du sentiment. C'est la matrice conceptuelle exacte de ce que nous appelons aujourd'hui une situationship : une liaison suffisamment réelle pour comporter du désir, de l'intimité, parfois de la jalousie, mais délibérément privée du vocabulaire — et donc du statut — de l'amour.

"Les Égarements du cœur et de l'esprit" (1736-1738) approfondit cette même tension à travers le parcours de Meilcour, jeune homme qui apprend, au contact de la libertine Mme de Lursay, à distinguer ce qu'il ressent de ce qu'il devrait, selon les codes mondains, déclarer ressentir. Le titre — "égarements" — désigne moins une errance morale qu'un écart persistant entre l'expérience vécue et le langage social qui devrait, en principe, la traduire fidèlement. C'est exactement l'écart que revendique aujourd'hui le locuteur d'une situationship lorsqu'il affirme que « ce n'est pas vraiment une relation » : le sentiment excède la catégorie disponible, et cet excès, loin d'être fâcheux, est activement entretenu comme protection.

"Les Liaisons dangereuses" (1782) portent cette logique à son point de plus grande lucidité, et de plus grand cynisme. Le roman entier repose sur une liaison entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont qui n'est ni un mariage, ni une rupture, ni une amitié, ni tout à fait une liaison amoureuse assumée : les deux anciens amants entretiennent, par lettres, un lien de complicité, de rivalité et de désir résiduel qu'aucun des deux ne consent jamais à nommer clairement, précisément parce que le nommer reviendrait à en céder le contrôle. Dans la lettre 81, Merteuil livre l'autoportrait le plus célèbre du roman en se présentant comme « née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre » — formule qui éclaire, en creux, pourquoi elle refuse toute liaison qui l'exposerait à la dépendance qu'implique un statut reconnu. Ne jamais nommer la relation, chez Merteuil, n'est pas une négligence sentimentale : c'est une arme, un moyen de conserver sur Valmont un pouvoir que la reconnaissance sociale d'un lien officiel lui ferait perdre.

Ce calcul rejoint très exactement le diagnostic que la culture contemporaine porte souvent, avec inquiétude, sur la situationship : l'absence de nom n'y est pas un défaut de langage, mais une stratégie, consciente ou non, de préservation de la liberté de l'un aux dépens de la sécurité de l'autre — Valmont, à la fin du roman, découvrira à ses dépens le prix de cette ambiguïté entretenue trop longtemps.

Il convient, pour finir, de mesurer ce phénomène à son exact opposé, que fournit Jean-Jacques Rousseau dans "Julie ou la Nouvelle Héloïse" (1761). Julie et Saint-Preux, à l'inverse des personnages de Marivaux, de Crébillon ou de Laclos, souffrent moins de l'absence de nom que de l'impossibilité sociale de faire coïncider le nom véritable de leur amour — total, romanesque, irrévocable — avec un statut que les convenances de rang leur interdisent. Le roman rousseauiste fait de l'aveu, non du silence, la condition du salut moral des personnages : c'est en se disant l'un à l'autre la vérité entière de leur sentiment que Julie et Saint-Preux échappent, provisoirement, à la corruption mondaine qui frappe les libertins de Crébillon et de Laclos. Ce contraste est précieux : il montre que le refus de nommer, loin d'être une donnée anthropologique universelle, est bien une stratégie de classe et d'époque, propre à une aristocratie libertine soucieuse de préserver, par l'indéfinition sentimentale, sa liberté de manœuvre sociale — tandis que le roman sensible, chez Rousseau, oppose à cette économie du non-dit une éthique inverse, celle de la transparence du cœur.

Ce parcours suggère que la situationship n'est pas un produit accidentel des applications de rencontre contemporaines, mais la résurgence d'une structure relationnelle beaucoup plus ancienne, que le roman et le théâtre français du XVIIIe siècle ont explorée avec une lucidité remarquable : celle d'un lien qui ne survit que tant qu'il échappe à la nomination, et qui perd, en se déclarant, la liberté qui faisait tout son prix — et parfois tout son danger. De Marivaux à Laclos, la leçon est constante : dans l'économie galante du siècle des Lumières comme dans celle de nos messageries instantanées, celui qui nomme le premier la relation en perd, le plus souvent, la maîtrise.


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