L'Exil, roman (134)



La mer, ce matin-là, avait la couleur d’un métal terni. Un souffle humide traînait sur les rivages de Tomis ; l’air, saturé de sel, montait jusqu’aux murs décrépis de la maison où Ovide se tenait enfermé. Il y songeait comme on songe à une geôle : les planches gémissantes, les vitres troubles, les herbes folles qui grimpaient par les fentes, tout portait la marque d’un abandon sans recours.

Depuis l’aube, il errait d’un pas las, tournant et retournant dans l’étroite pièce, s’arrêtant pour gratter du bout de l’ongle les poussières d’un parchemin ou bien pour contempler, sans les voir, les tablettes couvertes de vers inachevés. Ses yeux rougis avaient perdu l’éclat ancien. L’exilé se consumait dans l’attente d’un signe, et nul ne venait jamais, sinon le silence, sinon l’hiver.

Mais vers midi, un coup discret frappa la porte. Ce fut à peine un froissement, comme si la main craignait de se compromettre. Ovide, surpris, demeura immobile. Le battement se répéta, plus ferme. Il ouvrit, et un homme entra — vêtu d’une cape brune tachée de poussière, le visage fermé, mais avec dans le regard une lueur qui brûlait d’un secret.

Le messager, car tel il semblait, ne s’assit point. Il garda son manteau serré, et de ses lèvres minces sortit, presque à voix basse, le nom de Rome. À ce seul mot, le cœur du poète s’ébranla comme un navire qu’on détache de ses amarres.

 « Rome… Qu’en sais-tu ? » demanda-t-il, haletant.

L’autre tira de sa manche un rouleau scellé. Les doigts d’Ovide tremblaient quand il le prit. Le sceau paraissait authentique ; il reconnut l’empreinte d’un patricien qu’il avait jadis fréquenté dans les jardins de l’Esquilin. Alors il brisa la cire. Les lignes, tracées d’une main rapide, promettaient une rémission : l’Empereur, disait-on, songeait à lever l’exil, à rappeler le poète, pourvu qu’il montrât assez de soumission et de zèle.

À mesure qu’il lisait, son visage s’animait, se colorait. Ses lèvres remuaient sans paroles. Une ivresse soudaine le souleva, chassant d’un seul coup des mois de torpeur. Il se vit déjà, regagnant le Forum, traversant la foule qui l’acclamait, retrouvant les marbres éclatants, la rumeur des cortèges, les banquets des amis d’autrefois.

Le messager observait, muet. Ses traits ne laissaient filtrer ni joie ni pitié. Quand Ovide, enfin, leva les yeux, il crut lire dans ce regard quelque chose de réticent, une ombre qui démentait la promesse écrite. Mais l’illusion, plus forte, l’emporta.

« Pardonné ! » murmura-t-il avec une exaltation qui lui fit presque mal. « Pardonné ! »

Il marcha de long en large, sa toge balayant les dalles, ses gestes vifs comme aux jours où il dictait ses élégies à un esclave attentif. Déjà il songeait à composer une longue supplique en vers polis, à prouver son repentir, à flatter César d’images éclatantes. Il faudrait préparer des présents, peut-être même acheter des faveurs. Le sang, longtemps engourdi, circulait à nouveau dans ses veines.

Au dehors, la mer s’assombrissait ; le vent charriait une plainte rauque. Mais dans la chambre délabrée, l’exilé, debout, rêvait d’un retour triomphal, sourd à la dissonance du monde. L’espoir, fût-il mensonge, avait rallumé la flamme.




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