L'Exil, roman (136)
Trois jours passèrent. Ovide, chaque matin, se rendait jusqu’aux rochers du port, guettant au large une voile qui n’apparaissait pas. Il s’arrêtait parmi les pêcheurs, respirait l’odeur forte des filets, interrogeait les visages rudes qui ne comprenaient rien à ses paroles. Puis il rentrait, désappointé mais encore nourri de l’idée que la réponse viendrait, tôt ou tard.
Un soir, pourtant, à l’heure où les tavernes s’emplissent de clameurs, il aperçut, dans une ruelle, la silhouette du messager. L’homme, au lieu de s’éloigner vers le sud, festoyait avec des marchands scythes, riant à gorge déployée, vidant des cruches d’hydromel. Le manteau brun gisait à ses pieds, roulé en boule, et l’on distinguait, attaché à sa ceinture, le même sceau qui avait clos la lettre.
Ovide, d’abord frappé de stupeur, sentit en lui se lever une chaleur violente, un mélange de honte et de colère. Il s’approcha, hésitant, puis, d’une voix étranglée :
« Toi… Que fais-tu là ? »
Le rire de l’homme s’éteignit. Il pivota lentement, le regard trouble. Puis, haussant les épaules :
« Eh bien, je bois. Et toi, vieux maître, tu rêves encore de Rome ? »
Ces mots, dits sans malice apparente, eurent sur Ovide l’effet d’un coup porté en plein visage. Il recula, les bras ballants.
« La lettre… était fausse ? »
Un silence. On entendait seulement le grincement d’une porte battue par le vent. Enfin l’autre éclata de rire, un rire gras qui fit tourner quelques têtes.
« Fausse ? Allons ! Comme si César pensait à toi ! »
Alors Ovide chancela. Tout se brouilla devant ses yeux : les pierres grasses de la rue, les torches plantées dans la boue, les visages indistincts. Il se sentit soudain vieux, plus vieux que les années, comme si le mensonge avait creusé en lui une ride nouvelle, irrévocable.
Le messager reprit sa coupe, indifférent. Déjà il oubliait sa duperie. Et Ovide, lentement, s’éloigna, la tête basse.
Dans sa chambre, il resta longtemps sans bouger. Le flambeau s’éteignit, les ténèbres se refermèrent. Un froid insidieux montait du sol. Ses tablettes gisaient sur la table ; il n’osa pas les reprendre. Les vers écrits pour César lui paraissaient ridicules, comme un enfantillage.
Il songea alors que son véritable exil n’était pas ce rivage lointain, mais bien ce gouffre entre lui et Rome, gouffre qu’aucun message, vrai ou faux, ne comblerait jamais.
Et tandis qu’au dehors le vent redoublait, il lui sembla entendre, dans la nuit, le rire du messager qui se confondait avec le hurlement des chiens errants.