L'Exil, roman (140)
Le vent soufflait avec une violence glaciale. La fumée des torches battait les visages. Des femmes poussaient des cris, les enfants s’accrochaient aux jambes de leurs pères. Les hommes, hésitants, laissaient déjà retomber leurs armes grossières. Alors, Ovide, qu’on avait hissé sur la plus haute tour, leva la main.
Sa voix, d’abord tremblante, se raffermit peu à peu :
« Citoyens de Tomis ! Vous craignez ces barbares aux cris rauques, vous tremblez devant leurs chevaux rapides, leurs arcs tordus, leurs peaux sanglantes. Mais songez : la peur seule livre une ville ! Qui résiste est déjà vainqueur. »
Il s’interrompit, parcourant la foule du regard. Dans la clarté mouvante des torches, ses yeux brillants semblaient refléter à la fois le feu de la guerre et celui, plus intime, de la douleur.
« Rome, la grande Rome, domina jadis le monde par la constance de ses soldats, non par le nombre de ses armes. Moi, exilé, moi que César a rejeté comme une ombre, je demeure fils de Rome ! Et je vous dis : quiconque défend ses murs est Romain, quiconque frappe pour sa patrie, même étrangère, est citoyen d’un empire plus vaste que celui des Césars ! »
Un murmure courut dans la foule. Les pêcheurs se redressèrent, les vieillards serrèrent leurs bâtons. Ovide, emporté, haussa la voix, comme si derrière les murailles on eût entendu son appel :
« Ces barbares n’ont pas de mémoire. Leurs victoires s’effacent comme la neige au printemps. Mais nous, nous avons des pierres, des foyers, des enfants, des chants ! Défendons-les ! La gloire n’est pas seulement dans Rome, elle est dans chaque cœur qui bat pour résister. »
Il s’interrompit soudain. Ses lèvres tremblaient. Alors, dans un mouvement inattendu, presque lyrique, il tendit les bras vers le ciel noir :
« Et si je dois mourir ici, loin du Tibre et des marbres, que mes cendres, mêlées à celles de vos pères, fassent de moi un citoyen de Tomis ! »
La foule, émue, éclata en acclamations. Des voix crièrent qu’on défendrait la ville jusqu’au dernier souffle. Les femmes elles-mêmes apportèrent des pierres, les enfants portèrent des jarres d’eau, et les hommes reprirent leurs piques.
Ovide, debout sur la tour, sentit une chaleur le traverser. Mais derrière son éloquence, un abîme de tristesse se creusait : il parlait pour sauver une cité qu’il n’aimait pas, lui, le banni qui rêvait d’une autre patrie. Et, tandis que les acclamations montaient, son âme répétait en silence : « Rome, Rome, pourquoi m’as-tu rejeté ? »