L'Exil, roman (144)
La steppe s’étendait devant moi, nue, blanchâtre, balayée par des rafales glaciales qui hurlaient comme des bêtes. Depuis des jours, j’avais l’impression que le vent seul habitait ce pays, plus que les hommes. Mais ce soir-là, il vint, le chef des cavaliers. On l’avait dit redoutable, violent comme l’hiver lui-même.
Je le vis apparaître à la lisière du camp. Sa haute taille dominait les autres. Sa chevelure tressée brillait de métal, et son front portait une large bande de suie. Il tenait à la main une hache, non de fer mais de pierre polie, qu’il balançait doucement, comme si ce jouet lui appartenait depuis l’enfance.
Il s’avança droit vers moi, sans un mot. Les barbares se turent. Seul le vent siffla entre les peaux de leurs tentes.
— Toi, dit-il enfin, tu parles trop. Tes chants encombrent l’air. Ici, les hommes parlent avec leurs armes. Montre-moi ce que vaut ta langue contre ma hache.
Je demeurai immobile, les mains vides. J’étais poète, exilé, vieilli par les privations ; mais je sentis, sous son regard, qu’il fallait répondre. Alors je levai la voix. Je récitai quelques vers, maladroitement, dans ce latin qu’aucun de ces hommes ne comprenait. Ma voix tremblait, mais je m’efforçais de la rendre claire, orgueilleuse, comme si César m’écoutait.
Le barbare rit. Un rire bref, qui claqua dans l’air froid comme une gifle.
— Tes mots, dit-il, ne pèsent rien. Regarde.
Il cracha dans la neige, leva sa hache et d’un coup sec, fendit en deux le poteau planté près de ma tente. Le bois s’écroula. Les autres s’esclaffèrent.
À cet instant, je perçus un mouvement dans l’ombre. Un homme observait, à l’écart, le visage dissimulé par une capuche. Quand il leva la tête, j’aperçus des traits plus fins, plus méditerranéens que ceux des cavaliers. Ses yeux brillaient avec une attention trop froide. Je compris aussitôt : un espion de Rome.
Alors tout s’embrasa en moi. J’eus la certitude que mon duel n’était pas seulement contre ce chef barbare, mais contre César lui-même, qui m’avait jeté là pour m’humilier jusqu’à la poussière. L’espion verrait ma défaite, la rapporterait, et ma honte nourrirait les rumeurs de Rome.
J’arrachai une branche de pin morte, plantée dans la neige. Je la brandis comme une lance.
— Si mes mots sont faibles, dis-je, alors mes bras parleront.
Le cercle s’écarta. Le chef sourit, découvrant ses dents jaunes. Il bondit vers moi, vif comme un loup, et sa hache siffla. J’esquivai de justesse. La peur me donna des ailes. Je piquai de la branche, comme on pousse une bête avec un bâton. Elle frappa son torse, lui arracha un grognement.
Nous tournâmes ainsi, lui frappant de sa hache, moi repoussant de ma pauvre arme de bois. Le cercle grondait, hurlait, encourageait. Le vent lui-même paraissait tourner autour de nous.
Enfin, d’un coup désespéré, je lançai ma branche dans sa poitrine. Elle se brisa contre son armure de cuir, mais le déséquilibra. Il tomba à genoux dans la neige, la hache plantée devant lui.
Le silence fut total. J’entendais mon souffle rauque, mon cœur cogner dans mes tempes.
Le chef leva les yeux vers moi, et je crus y voir une sorte de respect farouche. Il se releva lentement, me frappa l’épaule de sa main lourde, et dit :
— Tu n’es pas un guerrier. Mais tu n’es pas un lâche.
Les cavaliers crièrent leur approbation.
Je cherchai du regard l’espion. Il avait disparu, fondu dans les ténèbres. Mais je savais que, loin de m’avoir gagné quelque honneur, ce duel nourrirait ma légende d’exilé obstiné. Rome apprendrait que, même réduit à une branche, j’avais encore l’orgueil de résister.
Et je compris que c’était là ma seule arme, ma seule vengeance : survivre, chanter, et ne jamais plier.