L'Exil, roman (145)



La nuit s’était épaissie sur le camp, lourde et muette comme une conspiration. Le vent, épuisé par le jour, s’était tu, et l’on n’entendait plus que les hennissements des chevaux attachés aux piquets, le cliquetis des armes abandonnées à la hâte, et les ronflements rauques des barbares roulés dans leurs peaux.

Je ne dormais pas. La scène du duel me brûlait encore les nerfs. Je revoyais la hache fondre sur moi, le rire des cavaliers, le regard froid de l’espion. Ce regard surtout, qui m’avait transpercé plus qu’aucune arme. Il ne jugeait pas : il consignait. Il me pesait, me jaugeait, m’étiquetait pour César.

Je sortis de ma tente, comme un somnambule. La neige reflétait un pâle éclat de lune. L’air était si vif qu’il mordait mes poumons. Alors j’aperçus une silhouette qui glissait entre les tentes, souple, silencieuse, pareille à une ombre plus noire que les autres.

L’espion.

Il se dirigeait vers l’enclos où les barbares gardaient leurs armes. Je le vis soulever un bouclier, tâter une lance, fouiller comme un voleur. Je compris : il cherchait une preuve, quelque chose qu’il rapporterait à Rome pour m’accuser, peut-être me faire passer pour complice des cavaliers.

Un frisson de colère m’envahit. Je pris un pieu de tente, lourd et rugueux, et m’approchai à pas précipités. La neige crissait sous mes sandales, il se retourna aussitôt. Ses yeux brillèrent dans l’ombre, et je vis l’éclat d’un poignard dans sa main.

Il bondit sur moi, vif comme un serpent. Je parai d’un coup de pieu. Le choc fit jaillir une pluie d’étincelles. Nous roulâmes dans la neige. Son couteau laboura mon manteau, effleurant ma peau. Je sentis l’odeur âcre de sa sueur, le poids de son corps tendu contre le mien.

— Chien de poète, murmura-t-il entre ses dents. Tu n’échapperas pas à l’Empereur.

Je lui mordis la main pour qu’il lâche son arme. Il hurla, et je profitai de sa douleur pour renverser son bras. Le couteau s’enfonça dans le sol. Alors, d’un geste furieux, j’abattis le pieu sur son crâne.

Il tomba, inerte, la bouche entrouverte, la neige rougie sous sa tempe. Mais il respirait encore.

Je demeurai debout, haletant, le pieu tremblant dans mes mains. Je savais que si je le laissais vivre, il reviendrait, écrirait mon destin, m’ensevelirait sous ses rapports venimeux. Mais si je l’achevais, le sang de Rome retomberait sur moi, et je ne serais plus seulement un exilé : je deviendrais un criminel.

Alors j’entendis un bruit derrière moi. Le chef barbare se tenait là, les bras croisés. Il avait tout vu. Son visage restait impénétrable. Après un long silence, il dit :
— Ici, nous n’aimons pas les espions.

Il tira sa hache, la leva sans hésitation, et l’abattit sur le crâne de l’homme. Un craquement sec résonna, puis plus rien.

— Toi, poète, ajouta-t-il, tu es faible, mais tu es des nôtres ce soir.

Il me tourna le dos et disparut dans la nuit.

Je restai seul, devant le cadavre à demi enfoui dans la neige. La lune blanchissait sa face immobile. Le silence me serrait la gorge. Je savais que ce mort allait hanter mes songes, et que Rome finirait par apprendre, tôt ou tard, que j’avais été mêlé à cette exécution.

Je rentrai dans ma tente, les mains tachées de sang, et je compris que mon exil venait de franchir un seuil irrévocable : désormais, je n’étais plus seulement un poète condamné. J’étais un homme traqué, complice d’un meurtre, lié à jamais aux barbares des confins.





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