L'Exil, roman (146)



Au matin, la neige portait encore la trace du combat nocturne : une large traînée rouge, bientôt effacée par les sabots des chevaux. Nul ne parla du mort. Les barbares, en gens de guerre, savaient ce que valaient les espions. Mais moi, Ovide, je sentais déjà le poids de Rome peser sur mes épaules.

Le chef, que l’on nommait Bracchus, vint vers moi. Sa haute stature emplissait l’air de force. Il me jeta une épée courte, au fourreau de cuir grossier.

— Poète, dit-il, tu as parlé hier avec ta branche de pin. Mais si tu veux vivre parmi nous, il faudra apprendre à parler avec ceci.

Je tirai l’arme : elle était lourde, rugueuse, mal équilibrée. Rien de comparable aux lames fines des légions. Pourtant, en la tenant, je sentis une chaleur étrange me parcourir, comme si le fer lui-même me donnait un souffle nouveau.

— Suis-moi, ajouta Bracchus.

Nous marchâmes hors du camp, suivis par une dizaine de cavaliers. L’air piquait les joues, les chevaux écumaient, impatients. Au loin, on distinguait une colonne de fumée noire, et bientôt des éclats de cris portés par le vent.

— Les Gètes du nord, dit Bracchus. Ils ont pillé nos villages. Aujourd’hui, nous reprenons ce qui est à nous.

Je compris que j’étais embarqué malgré moi dans une expédition guerrière. Mes entrailles se tordirent, mais je me rappelai la lueur cruelle de l’espion, son sang versé dans la neige. Rome m’avait banni ; désormais, il n’y avait plus de retour possible.

Nous chargeâmes.

Ah, quelle fureur ! Les chevaux bondissaient, secouant leurs crinières, les hommes hurlaient en brandissant haches et lances. Moi, perdu dans la mêlée, je sentais seulement le vent fouetter mon visage et mon cœur battre comme un tambour. Devant nous, les cabanes s’embrasaient, les ennemis se ruaient, les femmes fuyaient avec des cris stridents.

Un guerrier à la barbe tressée fondit sur moi. Il leva une masse hérissée de pointes. Je parai de mon épée ; le choc faillit me disloquer le bras. Mais une rage subite me saisit. Je frappai à mon tour, au hasard, et ma lame se planta dans son flanc. Il s’effondra, ses yeux agrandis fixés sur moi comme s’il voyait à travers moi.

Je restai pétrifié, l’épée sanglante à la main.

— En avant ! cria Bracchus. En avant, poète !

Et je me retrouvai entraîné dans le flot des cavaliers, jeté comme un fétu de paille dans cette tempête d’acier et de flammes.

À la fin du combat, quand la fumée se dissipa, Bracchus posa sa main sur mon épaule.

— Tu as tué ton premier ennemi. Tu es des nôtres désormais.

Les barbares poussèrent un cri d’acclamation. Moi, j’étais étourdi, ivre de peur et de sang. Mais une étrange exaltation montait en moi, plus puissante que la honte : j’avais franchi une frontière invisible.

La nuit tombait de nouveau. Les guerriers célébraient leur victoire en buvant dans des crânes polis, en chantant des hymnes gutturaux. Moi, assis près du feu, je levai les yeux vers les étoiles. Je n’étais plus l’homme de Rome, ni le poète élégiaque que César avait rejeté. J’étais devenu compagnon des cavaliers du Danube, frère des barbares.

Et je jurai, en moi-même, que ma vie désormais ne serait plus seulement un chant de douleur, mais une aventure, une longue guerre contre le destin.





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