L'Exil, roman (147)



Les jours s’enchaînaient dans l’uniformité blanche et glacée des steppes. Chaque matin, en sortant de ma hutte de bois mal joint, je retrouvais le même vent coupant, les mêmes silhouettes de cavaliers drapés de peaux, la même mer de neige où les pas s’effaçaient aussitôt tracés. Et pourtant, quelque chose changeait en moi, imperceptiblement, comme une graine enfouie dans le gel qui, sous la glace, prépare sa floraison.

J’avais cru, les premiers mois, que ma survie dépendrait du courage brut, de la force des bras, du métal d’une épée. Rome m’avait jeté parmi ces hommes rudes pour que je dépérisse, et j’avais tenté, maladroitement, d’imiter leurs gestes, de singer leur violence. Mais chaque victoire arrachée au hasard d’un combat, chaque ennemi tombé à mes pieds, me laissait plus vide, plus aride encore. La gloire des barbares n’était pas ma gloire, et je sentais que si je me laissais entièrement absorber par ce tumulte de sang et de fer, je perdrais ce qui faisait de moi un homme.

Un soir pourtant, au cœur du tumulte des fêtes guerrières, tandis que les cavaliers ivres frappaient leurs boucliers pour saluer leur chef, je m’éloignai, et m’assis seul, au bord du fleuve gelé. Le silence y était profond, absolu, percé seulement du craquement de la glace. Je fermai les yeux. Alors, dans ce silence, les mots vinrent. Non pas les mots fragiles, tremblés, de mes élégies romaines, mais une langue nouvelle, âpre et lumineuse à la fois, comme si le souffle de la steppe, ce souffle brutal et pur, entrait en moi pour modeler mes images.

Je parlai d’abord pour moi-même, puis pour les ombres des dieux que j’avais laissés derrière moi. Je récitai dans le vent comme on élève une prière, et j’entendis ma voix se dédoubler, se prolonger, se transformer en chant. Ce n’était plus une parole humaine : c’était un fleuve invisible qui passait à travers ma poitrine, et qui, au lieu de geler comme tout ici, se mettait à brûler, à répandre une chaleur douce, obstinée, indestructible.

Alors je compris : ma véritable arme n’était pas l’épée donnée par Bracchus, ni la force de mes bras, mais le feu souterrain de ma langue, la faculté que les dieux m’avaient donnée de métamorphoser la douleur en beauté, la défaite en chant, l’exil en éternité.

Quand je revins vers les barbares, ils me regardèrent en silence. Mes yeux devaient briller d’une lueur qu’ils ne comprenaient pas. Certains baissèrent la tête, comme devant une puissance obscure. Bracchus lui-même, qui m’avait toujours défié de prouver ma valeur, posa sa main sur mon épaule et dit simplement :
— Tu as changé, poète. Tu n’as plus besoin de nos armes.

Et moi, je sentais dans ma poitrine le poids léger et souverain d’un royaume secret, que nul empereur ne pouvait confisquer.

Car ma métamorphose était accomplie : j’étais devenu non pas un guerrier, mais l’écho immortel des hommes et des dieux. Mon exil, que César croyait punition, s’était mué en victoire — victoire invisible, mais plus éclatante que toutes celles des champs de bataille.





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