L'Exil, roman (148)
Ce soir-là, le camp se fit silence plus tôt que d’ordinaire. Comme si une lassitude venue des confins mêmes du ciel avait coulé dans les veines des cavaliers, alourdi leurs gestes, éteint leurs rires rauques. Le vent, soudain, s’était replié, et sur la plaine blanchie s’étendait une paix d’abîme, une expectative fragile où l’on sentait les choses suspendues.
Je sortis de ma hutte. La neige, sous la lune, brillait comme un métal encore incandescent. Les chevaux piaffaient à demi-voix, en secouant leurs crinières couvertes de givre. Je m’assis près du grand feu déjà mourant, et, sans préméditation, les paroles jaillirent. Non les élégies anciennes, façonnées pour les salons dorés et les oreilles fines de Rome, mais une coulée neuve, pareille au fleuve invisible que j’avais découvert en moi.
Je ne pensais pas à convaincre. Les sons sortaient de ma bouche comme sortent les oiseaux des joncs, au matin, quand l’eau frémit. Ma voix s’enroulait, s’élançait, se brisait, et les images se dressaient, silhouettes de feu et d’ombre, bêtes fabuleuses nées du vide : j’évoquais la mer quittée, les collines latines embaumées de myrte, les visages disparus, et, mêlé à cela, le tumulte des batailles barbares, le galop des chevaux, le sang répandu sur la neige.
Peu à peu, des silhouettes s’approchèrent. Les cavaliers, sans bruit, s’assirent en cercle autour de moi. Leurs yeux, où d’ordinaire flamboyaient la rudesse et le rire carnassier, s’étaient creusés d’une profondeur inattendue. Ils écoutaient, immobiles, comme si une main invisible leur pesait sur l’épaule.
Je récitais, et ma voix s’amplifiait, vibrait dans l’air glacé, se répercutait contre la steppe déserte qui, elle aussi, semblait m’écouter. Une femme, assise au fond, porta la main à ses yeux : un geste bref, furtif, qui me bouleversa plus que tous les tonnerres. Et dans le silence revenu après mes mots, un cheval hennit doucement, comme si lui aussi avait compris.
Bracchus se leva. Sa haute stature oscillait sous la lueur incertaine du brasier. Longtemps, il me contempla, et ses lèvres remuèrent, cherchant une phrase qu’il ne trouva pas. Enfin il dit, d’une voix basse, rauque, comme étranglée :
— Tes mots… sont plus lourds que nos armes.
Et tout le cercle se dispersa lentement, en silence, comme après une apparition. Moi, seul près des flammes éteintes, je sus que la frontière avait été franchie : non plus par le glaive, mais par une force plus subtile, plus inéluctable — le chant.
La steppe, ce soir-là, avait reconnu sa voix.