Homère, de l'aurore au crépuscule
Il est banal d’affirmer que l’Europe naît avec Homère. Il est moins fréquent, et sans doute plus fécond, de soutenir qu’elle naît déjà divisée, orientée selon deux axes symboliques contraires, presque irréconciliables : l’Est et l’Ouest, l’aurore et le crépuscule, le mythe et l’histoire. L’Iliade et l’Odyssée ne sont pas seulement deux poèmes distincts : ils sont deux continents spirituels, deux géographies de l’âme européenne.
L’Iliade regarde vers l’Orient. Elle est tournée vers l’aurore, non seulement parce que Troie se situe à l’Est du monde grec, mais parce que tout en elle relève d’un imaginaire du commencement, de la répétition cyclique, de l’éternel retour de la violence héroïque. Elle est païenne au sens fort : non pas simple polythéisme, mais immersion dans un cosmos saturé de présence divine, où les dieux ne sont pas transcendants mais immanents, mêlés au combat, à la colère, au destin.
L’Odyssée, à l’inverse, est un poème de l’Ouest. Elle suit le soleil qui décline, le héros qui rentre, le monde qui se pluralise. Elle est crépusculaire, non parce qu’elle serait décadente, mais parce qu’elle introduit la temporalité, la distance, la nostalgie. Avec elle apparaît une forme nouvelle de conscience : une subjectivité qui se sait située dans le temps, qui se raconte, qui se souvient.
L’Iliade est le poème du matin du monde. Elle ne raconte pas une histoire au sens moderne ; elle expose un état de l’être. Le conflit achéen-troyen n’a ni commencement véritable ni résolution signifiante. La chute de Troie n’y est même pas racontée. Ce qui importe, c’est l’éclat, l’intensité, la fulgurance : la mênis d’Achille, colère cosmique plus qu’affect psychologique.
Le temps de l’Iliade est circulaire. Les héros meurent jeunes, mais leur mort ne fonde rien. Elle ne prépare aucun avenir ; elle s’inscrit dans un ordre immuable où la gloire est la seule forme de survie. Nous sommes encore dans l’âge du mythe, au sens où l’entend Mircea Eliade : un temps sacré, réversible, toujours rejouable. Chaque combat répète un combat originel ; chaque lever de soleil est le même premier matin.
Cette orientation orientale est essentielle. L’Iliade partage avec les grandes littératures de l’Est ancien — mésopotamiennes, indo-iraniennes, védiques — une même structure cosmique : le monde est clos, hiérarchisé, saturé de sens. L’homme n’y est pas un sujet, mais une fonction héroïque. Achille n’évolue pas ; il s’accomplit. Il ne se transforme pas ; il se révèle.
Avec l’Odyssée, quelque chose bascule. Le monde s’ouvre, se fragmente, se diversifie. Le héros ne se définit plus par un éclat unique, mais par un trajet. Ulysse n’est pas seulement fort ou vaillant : il est rusé, changeant, narrateur de lui-même. Il ment, il se déguise, il se raconte. Déjà, il se met à distance de son propre mythe.
La téléologie apparaît. Le poème est orienté vers une fin — le retour à Ithaque — mais cette fin est chargée de mélancolie. Revenir, c’est constater que le temps a passé, que les compagnons sont morts, que le monde n’est plus identique. L’Odyssée est traversée par une nostalgie fondamentale : non celle de l’âge d’or, mais celle de la continuité perdue.
C’est ici que naît la subjectivité européenne. Ulysse est un sujet parce qu’il est historique : il vieillit, il souffre, il se souvient. Son identité n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle se constitue dans l’épreuve du temps. Là où Achille est un destin, Ulysse est une trajectoire. Là où l’Iliade est une ontologie, l’Odyssée est déjà une proto-phénoménologie.
Cette opposition se laisse penser en termes géographiques. L’Iliade se déroule dans un espace restreint, saturé, presque immobile : les plaines de Troie, le camp achéen, les murailles. Chaque lieu est symboliquement chargé, mais aucun n’est véritablement exploré. Le monde est connu d’avance ; il n’appelle pas la découverte.
L’Odyssée, en revanche, est une cartographie de l’inconnu. Îles, détroits, rivages, mers ouvertes : le monde devient pluriel, discontinu, imprévisible. Le voyage n’est plus une parenthèse, mais une condition. Cette ouverture spatiale correspond à une ouverture ontologique : le réel cesse d’être totalement lisible, totalement mythifié.
C’est pourquoi l’on peut risquer cette thèse : l’Iliade est un mythe, l’Odyssée est un roman. Non au sens technique, bien sûr, mais au sens spirituel. L’Odyssée est le premier texte occidental où un individu traverse le monde en accumulant des expériences, des récits, des identités provisoires. Le roman naît lorsque le monde cesse d’être clos et que le sens n’est plus immédiatement donné.
Cette fracture homérique annonce une divergence plus vaste : celle de la philosophie européenne elle-même. L’Orient grec — Héraclite mis à part — pensera l’être, la stabilité, l’ordre cosmique. L’Occident, plus tard, pensera le devenir, l’histoire, la subjectivité. De Parménide à Hegel, de l’Iliade à l’Odyssée, se dessine une lente translation du cosmos vers le temps.
L’Iliade correspond à une pensée de la présence pleine ; l’Odyssée à une pensée de l’absence, du différé, de la médiation. L’une est solaire, l’autre vespérale. L’une chante le monde tel qu’il est éternellement ; l’autre raconte le monde tel qu’il se perd et se reconstruit.
L’Europe n’a jamais choisi entre Homère et Homère. Elle est née de cette tension irrésolue entre l’aurore mythique et le crépuscule historique. Elle rêve encore d’Achille lorsqu’elle parle de grandeur, et d’Ulysse lorsqu’elle parle de progrès, de retour, d’identité.
Comprendre cette dualité, ce n’est pas arbitrer ; c’est reconnaître que notre littérature, notre philosophie, notre politique même oscillent entre le monde clos du mythe et le monde ouvert du récit. Entre l’Est du commencement et l’Ouest de la fin, l’Europe avance — mélancolique, narrative, consciente du temps — comme un Ulysse qui n’aurait jamais totalement renoncé au chant lointain de l’aurore.