La route de Saïgon, roman (1)

Il m’est resté, de cette première nuit que je passai en Indochine, une impression mêlée de douceur et d’inquiétude, comme si l’air même, chargé d’une moiteur inconnue, avait voulu m’accueillir par une caresse ambiguë, moitié promesse, moitié menace. Je me rappelle — ou je crois me rappeler, car la mémoire, surtout lorsqu’elle se laisse gagner par la torpeur des pays lointains, devient un miroir trouble où les images se déposent, se superposent et se dérobent — que la lumière jaunâtre des réverbères se reflétait sur les pavés humides de Hanoï, donnant à la ville ce charme un peu maladif des cités qui ne dorment jamais vraiment.

À peine avais-je mis le pied hors du bateau que la ville, dans un souffle, m’avait enveloppé : non seulement par son odeur faite de végétation tiède, de poussière d’épices et d’eau stagnante, mais par une sorte de murmure continu, comme si mille vies se tenaient à l’affût derrière les volets clos, attendant que l’étranger franchisse le seuil pour lui révéler ce qu’il ne sait pas encore avoir cherché. Ce fut alors que je vis — ou crus voir — un enfant assis sur une borne près du quai. Il avait ce regard fixe et silencieux des statues khmères dont j’avais à peine aperçu quelques reproductions dans les livres d’université, et je sentis, sans comprendre pourquoi, que son regard constituait une question, encore bien plus qu’une présence.

Je voulus lui sourire, mais il pencha légèrement la tête, comme si mon geste confirmait quelque pressentiment que seul lui connaissait. Puis il murmura quelques syllabes dans une langue que je ne maîtrisais pas encore, mais qui eurent sur moi l’effet d’un souffle chaud déposé à l’intérieur même de mon crâne. Et alors que je m’approchais, il disparut dans l’ombre d’une ruelle, sans bruit, comme ces rêves qui s’évanouissent dès que l’on s’éveille suffisamment pour tenter de les retenir.

Je devais, selon l’usage, me présenter aussitôt à la résidence administrative, vaste édifice d’un blanc un peu défraîchi, où les persiennes, gonflées par le vent nocturne, battaient avec une douceur entêtante, tel un cœur malade qui hésite entre l’élan et la lassitude. À mesure que je traversais les rues encore animées — car ici le crépuscule ne marque jamais vraiment la fin du jour —, je me surpris à ralentir le pas, non tant par fatigue que par un étrange désir de laisser la ville m’absorber à son propre rythme, un rythme que les Européens qui m’avaient précédé décrivaient souvent comme languissant mais qui, pour moi, déjà manifestait une vitalité secrète, comme un grand fleuve immobile en apparence et pourtant chargé d’un mouvement intérieur, presque imperceptible.

Je crois que c’est à ce moment précis, alors qu’un cyclo-pousse passait en grinçant sur ma gauche, que je perçus, venant je ne sais d’où, un parfum de fleurs nocturnes qui me rappela d’abord un jardin de mon enfance — peut-être celui de ma tante, où les lilas formaient une voûte presque suffocante au cœur de l’été — puis soudain m’en détourna pour m’envelopper d’une étrangeté radicale, comme si la fleur rêvée de mon passé s’était corrompue en une plante inconnue, tropicale, faite pour pousser dans la solitude humide des nuits asiatiques. Ce mélange d’intimité et d’exotisme produisit en moi une sensation presque douloureuse : j’avais l’impression d’être revenu chez moi, mais dans une maison que je n’habitais plus.

Arrivé devant la résidence, je restai un moment immobile à contempler le portique. Une lampe oscillait légèrement, projetant sur le mur des ombres que je pris d’abord pour des branchages, mais qui, à mieux y regarder, formaient des silhouettes qui semblaient se mouvoir d’elles-mêmes, comme si quelque présence mystérieuse attendait derrière la façade. Je mis cela sur le compte du voyage, de la fatigue, du décalage des sens.

Pourtant, lorsque je franchis la porte, j’eus le sentiment distinct que quelque chose — une odeur, une voix, peut-être un souvenir — venait de se déposer en moi sans que je l’eusse invité.

Et tandis qu’un employé indigène me guidait à travers les couloirs, éclairés par une lumière tremblante qui semblait hésiter entre l’obéissance à nos normes occidentales et la volonté farouche de retrouver la nuit, je ne pus m’empêcher de penser que l’enfant du quai, avec ses yeux sombres et son murmure incompréhensible, n’était pas seulement un habitant de la ville, mais le premier messager d’un monde qui, déjà, me choisissait comme témoin malgré moi.

Ainsi commença pour moi l’Indochine — non par les paysages ou les coutumes, non par les conflits ou les paroles des hommes, mais par une impression diffuse, une brume de sensations, comme si le pays tout entier avait décidé de m’accueillir d’abord sous forme de pressentiment. Et je compris, bien avant d’en déceler les preuves, que rien, ici, ne m’apparaîtrait jamais sans être doublé de son ombre.


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