La route de Saïgon, roman (2)
Le lendemain de mon arrivée, avant même que le soleil eût dissipé la brume laiteuse qui semblait chaque matin renaître du Mékong — comme si le fleuve, en exhalant sa propre fatigue nocturne, voulait envelopper la ville d’un voile que nul étranger ne pourrait entièrement percer —, je reçus l’ordre de rejoindre mon poste, situé à quelques heures de Hanoï, dans un district dont je n’avais encore entendu que le nom, presque aussi mystérieux pour moi qu’un titre de roman exotique découvert au hasard d’une bibliothèque poussiéreuse.
Je fis préparer quelques affaires, mais à vrai dire je ne possédais encore rien qui me fût propre dans cet univers nouveau : un uniforme trop épais pour la chaleur, des carnets dont les pages, dès qu’elles s’exposaient à l’air humide, se gondolaient comme les lames d’un parquet ancien, et surtout un esprit où se superposaient, sans que je pusse les démêler, la curiosité du voyageur, la crainte du novice et ce sentiment plus ineffable encore que l’Indochine avait déjà commencé à travailler en moi comme un parfum pénétrant ou comme un son lointain qui se glisse en vous avant même que vous l’ayez vraiment entendu.
Le trajet jusqu’au fleuve se fit dans une sorte de demi-sommeil éveillé. Un petit train colonial, dont le rythme régulier me rappelait celui des nuits de mon adolescence — lorsque, insomnieux, j’écoutais les derniers omnibus passer sous les fenêtres de l’appartement familial — m’emporta hors de la ville. Mais ici, le grondement des roues n’avait rien de rassurant. Il semblait rencontrer à chaque seconde la résistance d’une terre qui refusait de se laisser pénétrer, comme si le rail lui-même, pourtant symbole de notre volonté d’organisation et de progrès, risquait à tout instant de s’effacer sous l’assaut silencieux de la végétation.
Je regardais défiler les paysages : rizières semblant flotter sur leurs propres reflets, buffles immobiles comme des idoles, silhouettes de femmes courbées dont les mouvements harmonieux avaient quelque chose de rituel. Et, à mesure que nous nous éloignions, je sentais le poids de la ville céder la place à une présence plus diffuse, plus inquiétante peut-être, qu’on appelle parfois la solitude mais qui, ici, avait la douceur d’une invitation voilée.
Lorsque je descendis enfin du train, un autre véhicule — cette fois une embarcation légère, longue et étroite, gouvernée par un homme dont le visage semblait creusé par autant de rides que le fleuve comptait de remous — devait me conduire jusqu’au poste. À peine embarqué, je fus saisi par la sensation étrange que l’eau sur laquelle nous glissions possédait une densité particulière, presque matérielle, comme si elle avait été chargée de souvenirs anciens, d’ombres accumulées par les siècles.
Le batelier parlait peu ; ou plutôt, il parlait dans une langue dont je ne comprenais pas un mot. Mais le son de sa voix, modulé par le vent, me parvenait avec une telle douceur qu’il m’arrivait de croire qu’il s’adressait non à moi, mais au fleuve lui-même, comme un prêtre qui récite une litanie oubliée pour apaiser une divinité qu’il n’ose plus nommer.
C’est alors, alors seulement, que j’aperçus les premières maisons du district : non pas groupées en un village, mais dispersées comme par pudeur, chacune semblant vouloir se cacher derrière les arbres ou se blottir à l’ombre des palmiers. Au centre, un bâtiment colonial, rectangulaire, d’un blanc écaillé, se tenait dans une immobilité presque réticente. On m’avait dit que ce serait là mon lieu de travail, mais il ressemblait davantage à une habitation abandonnée qu’à une résidence administrative.
À mesure que nous approchions, je crus distinguer, sur les marches du perron, une silhouette, mais le reflet de l’eau me trompa peut-être, car elle disparut presque aussitôt, comme ces images furtives que l’on aperçoit au réveil, avant qu’elles ne glissent à nouveau dans l’informe.
Le batelier s’arrêta devant un petit ponton. Je mis pied à terre, respirant pour la première fois l’air du district, qui avait cette odeur particulière de terre mouillée et de feuilles pourrissantes, une odeur à la fois vivante et funèbre, que je ne devais plus jamais oublier.
Lorsque j’entrai dans le bâtiment, une sensation étrange me saisit. Je ne saurais dire si elle était due à la chaleur lourde qui stagnait derrière les persiennes fermées, ou à la pénombre que laissait filtrer un unique rai de lumière, ou encore à l’immobilité totale du lieu — une immobilité si intense qu’elle semblait vibrer légèrement, comme une tension contenue. J’avais l’impression d’être attendu. Non pas attendu par des hommes, mais par le poste lui-même, comme si l’édifice, dans son silence alangui, m’observait.
Sur le mur du fond, une grande carte du district, jaunie par le temps, indiquait la position du fleuve et, en lettres presque effacées, le nom d’un ancien temple situé à plusieurs kilomètres. Je m’approchai : la mention semblait avoir été délicatement cernée d’un trait de fusain, comme si quelqu’un l’avait soulignée en secret, non pour en révéler l’importance mais pour la dissimuler davantage au regard des curieux.
C’est alors, dans ce silence où l’on croyait entendre la respiration même de la jungle, qu’une pensée me traversa : je n’étais pas simplement venu ici pour administrer une région reculée. Non. Quelque chose, depuis la nuit de mon arrivée, m’avait déjà choisi. Et ce choix, trop vaste pour être celui d’un homme, trop intime pour être celui du hasard, semblait m’attendre depuis longtemps au bord du fleuve.
Je compris — ou du moins je crus comprendre — qu’il me faudrait désormais apprendre à lire dans les ombres.