Alexandre, ou la fatigue des dieux


Alexandre ne mourut point à Babylone.
La fièvre, qui devait selon les devins consumer sa jeunesse comme un flambeau trop vif, se retira lentement, humiliée, laissant derrière elle un corps amaigri mais un esprit plus sombre encore. À son réveil, le conquérant comprit que les dieux l’avaient laissé vivre non par faveur, mais par exigence. Il y lut un commandement silencieux : achever ce qui avait été commencé, jusqu’à l’épuisement du monde.
Il avait alors trente-trois ans, âge funeste où l’homme cesse d’être promesse pour devenir nécessité. Son regard, autrefois ivre d’azur, s’était durci. La gloire ne l’ivrait plus ; elle l’accablait. Il savait désormais que la conquête n’était pas une ascension, mais une pesanteur.
Il fit rassembler ses stratèges, congédia les flatteurs et conserva les vieillards. Les jeunes hommes rêvent d’avenir ; les anciens connaissent la fin. Alexandre ne voulait plus de rêves.

Il franchit l’Indus comme on traverse un seuil métaphysique.
L’Inde ne se laissa point conquérir : elle se déploya devant lui, immense, contradictoire, saturée de dieux innombrables et de sagesses immobiles. Ses armées gagnèrent des batailles, prirent des cités, mais Alexandre comprit bientôt que ce pays ne pliait pas : il absorbait.
Les gymnosophistes, nus sous le soleil, regardaient passer les phalanges sans crainte. Ils enseignèrent au roi que l’univers ne connaît ni vainqueur ni vaincu, seulement des cycles. Cette pensée troubla Alexandre plus profondément que mille combats. Pour la première fois, il rencontra une civilisation qui ne désirait rien de lui.
Il fonda des villes, épousa une princesse du Gange, mêla le sang macédonien aux castes antiques. Mais ce mélange, loin de produire l’harmonie espérée, engendra une inquiétude diffuse. Ses soldats devenaient étrangers à eux-mêmes. L’empire grandissait, et avec lui l’impossibilité de l’unité.

Alexandre comprit qu’il fallait revenir.
Non par défaite, mais par lassitude métaphysique. L’Orient l’avait instruit ; l’Occident devait être soumis. Il rêvait désormais d’un monde circulaire, refermé sur lui-même comme un anneau parfait.
Il passa par l’Égypte, imposa silence aux prêtres, puis regarda la Méditerranée comme un lac intérieur promis à sa volonté. Carthage tomba non sous les coups, mais sous la certitude de l’inéluctable. Rome, encore fruste et austère, osa résister. Alexandre l’admira pour cela même.
Il la vainquit sans la détruire, laissant intacte sa rudesse, comme on conserve un poison utile. L’Hellade, l’Afrique, l’Ibérie, les rivages celtes reconnurent son nom. L’empire était désormais trop vaste pour être gouverné, mais trop cohérent pour se fragmenter sans violence.

Le maître du monde vieillissait.
Ses cheveux grisonnaient, sa voix s’alourdissait, et l’on sentait en lui cette fatigue suprême qui atteint les êtres exceptionnels lorsqu’ils ont tout accompli sans rien comprendre. Les peuples conquis se ressemblaient de moins en moins, et leurs différences, niées par l’administration impériale, fermentaient dans l’ombre.
Alexandre tenta d’imposer une élite universelle, aristocratie de l’esprit et du sang mêlés. Mais on ne fabrique pas une âme commune comme on forge une monnaie. Les révoltes éclatèrent, non par haine, mais par incompatibilité intime.
Il découvrit alors cette vérité amère : les empires ne meurent pas de leurs ennemis, mais de leur excès de réussite. Ce qui unit trop violemment finit par rompre toute forme.

Alexandre mourut vieux, dans une ville sans nom, à la lisière de son propre monde.
Il avait survécu à ses compagnons, à ses rêves, et même à sa légende. Son empire, encore intact, commençait déjà à se figer en structures rigides, annonciatrices de la décadence.
Avant de rendre le dernier souffle, il murmura :
« J’ai voulu être le lien des peuples. Je n’ai été que leur passage. »
Ainsi s’éteignit l’homme qui avait cru soumettre la diversité du monde à une seule volonté. L’histoire poursuivit son œuvre, indifférente. Les dieux, satisfaits, reprirent leur silence.
Car il n’est pas donné à l’homme de régner sur la totalité sans en payer le prix : la solitude, l’incompréhension, et l’oubli déguisé en gloire.

Posts les plus consultés de ce blog

Les confessions de l'ombre

La saison des témoignages

La vie insistante