Stanescu, entre Histoire et mémoire
Il est des écrivains dont la biographie est déjà un programme esthétique. Bogdan-Alexandru Stănescu est né en 1979, à dix ans de la révolution qui allait renverser Nicolae Ceaușescu — assez près du régime pour en avoir respiré l'air lourd, assez loin pour le regarder avec la lucidité du survivant. Directeur de 2005 à 2020 de la fiction étrangère chez Polirom, la plus prestigieuse maison d'édition roumaine, il a publié Orhan Pamuk, Philip Roth, Vladimir Nabokov avant de se consacrer pleinement à l'écriture. Ce double ancrage — l'érudit cosmopolite et le témoin intime d'une histoire nationale traumatique — informe toute son œuvre romanesque.
Deux de ses romans ont été traduits en français par Nicolas Cavaillès : "L'Enfance de Kaspar Hauser" (Phébus, 2021) et "Abraxas" (Gallimard, 2025). Stănescu les conçoit lui-même comme les deux premiers volets d'une « trilogie de la mémoire et de la famille », dont "Le Soleil noir" (2024) constitue le troisième volume. Ce projet d'ensemble n'est pas seulement autobiographique : c'est une archéologie du présent roumain, une tentative de comprendre ce que le communisme a fait aux corps, aux familles, aux rues, et ce que la transition post-communiste a défait ou prolongé. En ce sens, ces romans fonctionnent comme des livres d'histoire à part entière — non pas malgré leur dimension littéraire, mais précisément grâce à elle.
Bobitza, le narrateur de "L'Enfance de Kaspar Hauser", grandit dans la banlieue pauvre de Bucarest. Le roman est structuré en deux parties symétriques et antagonistes : l'enfance sous les « années les plus dures du règne de Ceaușescu » et la jeunesse dans la transition des années 1990. Cette bipartition n'est pas un simple cadre temporel : elle est la thèse du livre. L'histoire de Bobitza est celle d'une génération formée par la pénurie, le contrôle et la peur, jetée ensuite dans le capitalisme sans avoir été dotée des outils pour le comprendre.
La métaphore centrale du roman dit tout. À l'image de Kaspar Hauser — surnommé « l'orphelin de l'Europe », cet enfant apparu mystérieusement en 1828 à Nuremberg —, le narrateur débarque dans un monde incompréhensible et nouveau : la ville et le capitalisme. Le choix de ce mythe est d'une précision historique remarquable. Kaspar Hauser, enfant qui n'a connu que l'enfermement et surgit brutalement dans la modernité sans en posséder les codes, est l'image exacte de ce que le communisme a produit à grande échelle : des générations enfermées dans un système autarcique, projetées dans l'économie de marché comme dans un pays étranger. L'orphelinat n'est pas seulement celui de Bobitza (son père est absent, sa mère défaillante) — c'est l'orphelinat d'une société entière, privée de ses repères.
Le roman dit aussi la force de l'instinct de survie conjugué à la puissance destructrice des changements sociaux et politiques. Stănescu ne fait pas de ses personnages des victimes passives de l'Histoire, mais des êtres dont les stratégies d'adaptation — la débrouille, l'alcool, les petites combines, l'humour grinçant — sont elles-mêmes des réponses politiques, des manières de tenir dans un système conçu pour écraser l'individu.
L'une des vertus historiques du roman est linguistique. Stănescu restitue le parler des banlieues bucarestoises des années 1980 avec une précision ethnographique. Ce n'est pas anodin : sous Ceaușescu, la langue officielle était saturée de formules rituelles du Parti, tandis que la langue parlée dans les cours d'immeuble et les bistrots développait ses propres codes, ses propres opacités. Le roman de Stănescu documente involontairement cette diglosie sociale — l'écart entre la langue du pouvoir et celle de la survie quotidienne — que peu de témoignages directs ont su capturer avec autant de naturel.
Avec "Abraxas", Stănescu élargit considérablement son ambition. Le narrateur, Mihai Lucescu, étudiant en histoire devenu enseignant, revit dans sa mémoire le Bucarest de la dernière décennie communiste et celui, « coloré », des années qui ont suivi la révolution. La ville elle-même devient un document historique. Stănescu portraiture les quartiers de Bucarest en un gigantesque patchwork : les immeubles sont les dernières traces du communisme mêlées à des villas séculaires et à de vieilles bâtisses posées les unes à côté des autres, semblant à la radiographie d'une dentition négligée, jusqu'aux maisons abandonnées où se réfugient des familles.
Cette métaphore dentaire est politique. Le Bucarest post-communiste décrit par Stănescu est une ville dont le corps a été raboté, meurtri, puis laissé sans soin — une ville qui porte dans sa géographie même les marques du projet de tabula rasa urbanistique de Ceaușescu (qui fit raser des quartiers entiers pour construire son Casa Poporului) et de la déshérence post-révolutionnaire. Lire Stănescu, c'est apprendre à déchiffrer le bâti comme on lit une archive.
Ce qui fait d'"Abraxas" un livre d'histoire d'une rare efficacité, c'est sa façon de faire coexister plusieurs temporalités politiques au sein d'une même famille. Stănescu retranscrit les contrastes d'une génération à l'autre : celle du narrateur, « menacée par la faim et le chômage », celle après lui, plus insouciante, et celle de ses grands-parents — dont cette grand-mère communiste convaincue : « je voyais la communiste qui avait fui un gouvernement de droit imposé par les Américains, la marxiste convaincue de pouvoir réparer les injustices du monde et qui les réparait en préparant sa moussaka, ses zakouskis, ses poivrons farcis. »
Cette citation est d'une densité politique extraordinaire. Elle dit, en une phrase, la tragédie du communisme roumain : l'idéal sincère (réparer les injustices du monde), sa réduction dérisoire à l'échelle domestique (le faire en cuisinant des recettes moldaves), et l'ambivalence d'une femme qui a cru, qui a participé, et dont la ferveur s'est sublimée dans les gestes du quotidien faute de trouver à s'exercer dans le réel. Aucun manuel d'histoire ne dit aussi bien ce que fut le communisme pour ceux qui l'ont choisi — pas pour ceux qui le subirent.
Stănescu invente dans "Abraxas" une architecture romanesque digne du « palais de la mémoire » de Cicéron : le narrateur s'imagine déambuler dans les différents appartements d'un immeuble de la rue Parfumului, ouvrant tour à tour les portes de ses souvenirs, les appartements donnant sur des pièces au décor de salle de cinéma où il projette les différents films de son passé. Cette structure n'est pas un ornement baroque : c'est une épistémologie. Stănescu affirme que la mémoire individuelle est le seul accès réel à l'histoire collective, que l'archive officielle — celle que le Parti produisait, trafiquait et détruisait — est morte, et que ce qui survit de la Roumanie communiste est dans les corps et les esprits de ceux qui l'ont traversée.
Le narrateur descend, dit-il, « trois étages dans le sous-sol de la mémoire » et avoue avoir peur d'y « rester coincé, au début des années 1980, là où les souvenirs n'ont pas de cadre précis ». Il ajoute : « Je me dis que c'est peut-être à cela que ressemble la vie après la mort, une plongée dans la mémoire jusqu'au niveau le plus profond de la mine, où il faut revivre la même scène dépourvue de sens comme de dramaturgie. » Cette descente aux enfers mnésiques est aussi une descente dans les enfers de l'histoire : les années 1980 roumaines, années de coupures d'électricité, de rationnement alimentaire, de surveillance policière généralisée, sont précisément ces décennies dont « les souvenirs n'ont pas de cadre précis » parce qu'elles ont été vécues dans un brouillard d'interdits et de non-dits.
Le choix du titre "Abraxas" n'est pas anodin. Stănescu situe son roman sous le signe de ce dieu gnostique mystérieux, « plus indéfini que Dieu et le Diable » selon Jung, cité en exergue, qui désigne aussi une amulette protectrice servant à repousser les esprits nuisibles. La question du mal est posée de façon récurrente dans le livre, tant sur le plan de l'histoire familiale du narrateur que sur celui de l'histoire collective, des événements traumatiques de la Roumanie au cours du XXe siècle.
Le communisme chez Stănescu n'est jamais réduit à un système d'oppression unidimensionnel. Il est Abraxas : la chose qui promettait le bien et produisit le mal, qui fut à la fois rêve d'émancipation et machine à broyer, idéal nourricier et régime de la peur. Cette complexité est précisément ce que l'histoire politique a longtemps eu du mal à saisir — et que la littérature, par sa nature ambivalente, peut tenir ensemble.
L'un des apports les plus originaux de la trilogie de Stănescu est de refuser de traiter la révolution de 1989 comme une rupture nette. Les changements abrupts après la fin du régime communiste — la transition économique et sociale, la prospérité d'une classe moyenne — sont analysés à travers le prisme de générations dont les destins divergent radicalement. Bobitza dans "L'Enfance de Kaspar Hauser", Mihai dans "Abraxas" : tous deux sont des hommes de la transition, ni vraiment communistes (ils étaient trop jeunes), ni vraiment libéraux (ils ont été formés par la pénurie), condamnés à habiter l'entre-deux d'une époque qui n'a toujours pas fini de se définir.
La question de l'érosion et de la ruine intérieure, de la déréliction et du ratage de l'homme contemporain sont des thèmes de prédilection des postmodernistes roumains, des anarchistes et des « fracturistes ». Stănescu s'inscrit dans cette filiation littéraire tout en la dépassant : là où ses prédécesseurs diagnostiquaient l'effondrement intérieur, lui cherche à en dater et localiser les causes — dans le Bucarest gris des années 1980, dans l'ivresse et la misère des années 1990, dans la prospérité fragile et inégale des années 2000.
Ce qui légitime in fine la lecture de ces romans comme documents historiques, c'est que Stănescu lui-même refuse la frontière entre littérature et histoire. Son narrateur Mihai, étudiant en histoire, perçoit un moment de beauté triste et fragile dans le sous-sol des Archives de la Bibliothèque. L'historien et le romancier partagent le même sous-sol, fouillent les mêmes archives — les unes officielles, les autres mémorielles.
La distinction entre ces deux régimes de vérité est finalement moins nette qu'il n'y paraît. Les archives roumaines de la Securitate, la police secrète de Ceaușescu, ont été partiellement détruites, falsifiées, ou restent inaccessibles. Ce que Stănescu restitue — la texture affective d'une enfance sous dictature, les stratégies de survie des corps dans la pénurie, les désillusions de la transition capitaliste — est précisément ce que les archives ne disent pas. La littérature comble ici le silence de l'histoire officielle.
"L'Enfance de Kaspar Hauser" a reçu plusieurs prix prestigieux en Roumanie et a été sélectionné pour le Prix européen de littérature en 2018. "Abraxas" a été salué comme « la plus importante production littéraire roumaine des dernières années ». Ces récompenses témoignent d'une reconnaissance qui dépasse le cercle littéraire : c'est une société qui se reconnaît dans le miroir que lui tend son romancier.
Il existe une tradition, de Zola à Musil, de Döblin à Grass, de romanciers dont les œuvres constituent des archives vivantes de leur époque — non pas des romans à thèse, mais des œuvres dont la densité narrative absorbe et restitue l'épaisseur du réel historique. Bogdan-Alexandru Stănescu appartient à cette lignée. Ses romans ne racontent pas la Roumanie communiste et post-communiste de l'extérieur, comme le ferait un historien ou un journaliste : ils la restituent de l'intérieur, dans la chair des personnages, dans les odeurs des cuisines, dans les fissures des façades de Bucarest.
Ce faisant, Stănescu accomplit quelque chose que peu d'historiens peuvent prétendre réaliser : il nous fait "habiter" l'histoire. Et c'est peut-être cela, la fonction politique ultime de la grande littérature — non pas expliquer le passé, mais nous forcer à le ressentir assez profondément pour ne pas le répéter.